La chorégraphie que vous avez pensée pour l’ouverture des Jeux Olympiques s’étalait sur six kilomètres au cœur de Paris et coordonnait plus de 2 000 danseurs. À telle échelle, fait-on dans le détail ?
Thomas Jolly et moi avons voulu éviter une chose : l’effet « fanfare pop », « carnaval ». En bref : ne pas faire de la soupe sous prétexte que c’est un méga-show qui s’adresse à plus d’un milliard de personnes. Oui, c’est gigantesque, mais c’est chiadé et mathématique. Je suis une maniaque du détail et j’ai cherché à faire du sur-mesure dans ces proportions-là. Il y avait aussi une autre contrainte : la diffusion télé mondiale – on parle du show le plus vu simultanément au monde. Et on le sait : la vidéo zoome sur le détail mais elle a le défaut d’aplatir. Comment traduire l’énergie de ces mouvements à travers l’image ? D’une seule manière : en imaginant la chorégraphie la plus visuelle possible. Pour cela, j’ai eu recours à des motifs connus : des effets de cascade, des kaléidoscopes. Damien Jalet ou Crystal Pite pensent parfois leurs shows comme cela. Bien sûr, on ne travaille pas la même chose quand on dirige six ou six cents danseurs. Avec un petit effectif, on peut mettre en relief une identité, un corps. Quand on dirige l’ouverture des JO, il faut être à la fois physique, performatif, émotionnel et visuel.
Aviez-vous les mains libres artistiquement durant tout le processus de création ?
Le directeur exécutif des Jeux Thierry Reboul avait pour ambition de révolutionner le canon de la cérémonie d’ouverture. Il s’agissait de ne plus s’en tenir à un spectacle d’une heure dans un stade. Le metteur en scène Thomas Jolly a donc imaginé ce parcours à travers plusieurs tableaux, quatre heures durant. Le cahier des charges était simple : la France, son histoire, sa culture, le sport. Une fois ce canevas en tête, on a tous créé en partant de notre propre sensibilité. Dans ce projet, j’étais au service de la direction artistique de Thomas, et cela m’allait très bien. Lui devait s’en remettre à des instances – parfois le Président de la République – qui validaient nos choix. Tout était très scruté : ce qui se dit, ce qui est montré, devant qui. Mais aucune de nos propositions n’a été radicalement retoquée. Nous avons toujours trouvé des arrangements et sommes restés au plus près de notre vision d’origine. D’autant qu’il fallait aller vite : quand on a une semaine de production pour caler une séquence avec Aya Nakamura et qu’on apprend que ça coince sur le choix du morceau, on avance quand même, pas le choix.

Un des ponts de la cérémonie fermé pour sécurité, un avis de grève parmi les danseur·euses, l’hypothèse d’un Premier ministre RN dans les gradins le jour J en fonction du vote aux législatives… Des clauses de confidentialité vous obligent, mais quelles ont été les frayeurs les plus marquantes de cette production hors norme ?
En fait, tout arrivait en même temps. Chaque journée durait un mois. Nous gérions quotidiennement des problèmes gigantesques dont dépendait une logistique d’usine à gaz, avec, comme deadline, un show géant qui ne jouera qu’une seule fois. Le stress était tel que nous ne le sentions plus. Sur la fin, nous ne dormions plus mais personne ne se plaignait. Chaque dossier était énorme : rien que travailler avec Lady Gaga, c’est génial, certes, mais il faudrait ne rien faire à côté. La prod vidéo aussi était compliquée : quelques jours avant le show, Thomas et moi avions bien vu que l’équipe d’Olympic Broadcasting Services n’était pas calée et cela nous terrifiait. Nous étions convaincus que la cérémonie serait un fiasco total et qu’il valait mieux pour nous d’aller nous faire oublier à l’autre bout du monde dès maintenant.
Concernant l’avis de grève, il était tout à fait légitime. Les conditions de rémunération étaient certes honorables mais la cérémonie réunissait des danseurs de statuts variés – permanent dans des ballets, indépendants, etc – et les syndicats ont eu raison de pointer des différences de traitement. Le conflit ne me concernait pas moi mais l’employeur, Paris 24. Heureusement, les danseur·euses ont été exceptionnel·es : ils m’ont garanti qu’ils ne se mobiliseraient pas le jour J. Leur action s’est reportée sur un des filages, nous en avions pourtant très peu. J’ai fait le calage synchro des caméras avec des danseurs immobiles, poings levés en protestation, en suivant la choré de tête. Sous la pression, j’étais en larmes, mais j’étais heureuse qu’ils puissent utiliser leur droit de grève de cette manière.
Thomas Jolly a été le porte-parole de l’équipe artistique des JO. Avez-vous cherché à vous tenir en léger retrait par rapport à la surexposition médiatique liée à l’événement ?
Les membres de l’équipe ont été révélés au compte-goutte, sur les derniers mois. J’étais l’avant-dernière. À ce moment-là, j’ai donné énormément d’interviews, participé à des conférences de presse. Puis, au lendemain de l’ouverture, ce fut la tornade médiatique. Là, j’en ai vu pas mal dans l’équipe courir après la lumière, la notoriété. C’était impressionnant, ça s’est répandu d’un coup, comme un virus. Moi, si j’ai accepté ce projet, c’était pour l’expérience, pas pour la fame. J’avais encore trois cérémonies à diriger dans les semaines à venir. Je suis restée à l’écart, concentrée sur mon travail.
Comment redescend-on d’une telle expérience ?
C’est inexplicable. Le corps et le cerveau ne comprennent pas. Nous n’avons jamais fait de « viewing party » de la cérémonie avec l’équipe – quelque part, il doit y avoir un petit trauma. Il a aussi fallu gérer le harcèlement en ligne. J’ai porté plainte, sans donner suite. Je n’en avais plus l’énergie sans doute. Et j’ai préféré me focaliser sur les messages de soutien : quand on reçoit « Grâce à vous, je suis fier d’être français », ça fait un sacré effet. L’enquête a révélé que les menaces me visant venaient d’une seule et même personne. Le harcèlement qu’on subit Thomas Jolly et Barbara Butch était autrement plus intense. Thomas a même dû engager un garde du corps pendant un moment. Ils ont eu raison d’aller jusqu’au bout de leur plainte, c’était important.
Professionnellement, est-ce que tout change après ?
Pas tant que ça. Thomas vous dirait pareil. Certains dans l’équipe avaient tout misé sur leur passage aux JO, pensant qu’il y aurait des retombées délirantes. Cela n’a pas été le cas. Pour moi, il était clair dès le début que cette mission serait une parenthèse sur mon CV. Pendant tout ce temps, en bonne prolo, je me suis cherchée un taf pour la suite. J’étais bien au CCN d’Orléans que je dirigeais, mais je pressentais que j’y serai un peu à l’étroit à la longue. Donc, en pleine production des JO, courant 2024, j’ai candidaté à la direction du Ballet de Lorraine – en y repensant, j’ai vraiment agi comme une grosse tarée. Et il n’y avait pas encore ChatGPT à cette époque ! Au final, j’ai été retenue. Depuis, ma situation professionnelle bénéficie sans doute d’un triple effet : mon parcours de chorégraphe, mon expérience de directrice au CCN d’Orléans puis au Ballet de Lorraine et, bien sûr, ma participation aux cérémonies des JO. Aujourd’hui, on sait que je peux diriger de très grandes formes et on me confie de grosses commandes. Cette année, j’ai plusieurs créations en cours dans d’énormes structures et mes projets prennent une tournure plus « événementielle ». Je dirige par exemple un concert chorégraphique pour une vedette de la pop. Ça, on ne me l’aurait peut-être pas proposé avant, c’est vrai. Mais quand j’entends, comme quelqu’un l’a dit : « Maud, ça va devenir la diva des JO ! », j’aimerais bien répondre : « Viens voir ma vie de directrice de ballet ! »
Justement, quelle est-elle ?
J’ai pris ce poste peu de temps après l’été des JO, je n’ai eu qu’une courte pause entre les deux. Et cela m’a fait redescendre tout de suite. J’ai dû redresser une situation comptable défaillante, gérer des problèmes de ressources humaines et réorienter toute la logistique de création afin de la rendre économiquement viable. Désormais, chaque spectacle produit au Ballet de Lorraine a déjà une tournée assurée sur un réseau de partenaires avant même sa création, je les pense en fonction de cela. Artistiquement, je maintiens l’éclectisme qui guidait déjà le lieu avant mon arrivée, tout en veillant à conserver un arc entre création et tradition. Je suis très attachée aux courants contemporains, bien sûr, mais, depuis que je suis là, les filles remontent sur leurs pointes ! Tout cela a lieu dans un contexte inquiétant pour les subventions : après une coupe d’entre 3 et 4 % dans notre budget l’an dernier, une autre se profile, cette fois-ci de 7 %. Mais, au Ballet, aujourd’hui, l’activité bat son plein et le public, qui connaissait déjà mon travail avant mon arrivée, est très réactif.

Vous vous qualifiez un peu plus tôt de « bonne prolo ». Vous venez effectivement d’un milieu populaire, à Saint-Brieuc, et vous avez fait votre chemin avec des prêts étudiants, sans passer par le conservatoire. Témoignez-vous toujours d’une diversité sociale dans le milieu de la danse ?
Totalement. Beaucoup de mes collaborateurs sont des transfuges de classe. Plein ont dû faire des prêts pour étudier et se lancer. Dans le krump, le waacking aussi, on trouve des profils très divers. Jr Maddripp, avec lequel j’ai dirigé la très jeune krumpeuse Adeline Kerry Cruz dans Silent legacy (2022), disait d’elle : « Même à cinq ans, on aurait dit qu’elle dansait pour payer ses factures ! » Un autre collaborateur me confiait que s’il n’avait pas quitté Sarcelles pour devenir danseur, il aurait mal tourné. Moi-même, si une prof de français ne m’avait pas parlé de danse au lycée, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. Je suis une Billy Elliott et il y a plein de Billy Elliott sur les plateaux de danse de ce pays.
Synchronicité de Maud Le Pladec, en double programme avec A Folia de Marco da Silva Ferreira, les 18 et 19 février dans le cadre du festival Everybody au Carreadu du temple, Paris ; dates à venir cet été au Grand Palais, Paris
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