John et Rebecca s’aiment malgré la rivalité de leurs parents respectifs, de riches magnats new-yorkais. Mais John doit partir pour Los Angeles et poursuivre sa carrière. Est-ce la fin de leur romance ? Comment réagira Rebecca ? Avachie sur un fauteuil, collée à l’écran, une pré-ado est absorbée par ce bon vieux soap digne des Feux de l’amour. Les épisodes passent, John n’a pas quitté New York : l’enfant a été engloutie par son fauteuil.
Sacré pitch pour un concert performatif, direz-vous. Et Andrea Baglione ne s’arrête pas là dans le gag, usant du décor comme d’un costume. En fond de scène, la performeuse est recouverte d’une housse de fauteuil blanche, ses bras soutiennent deux accoudoirs et ses jambes, nues, sont chaussées d’une paire de santiags. Sur le plateau, dépouillé, quelques déchets sont dispersés, un petit tabouret surplombé d’un micro patiente au centre. Dans un bruit de grincement, comme une vieille bécane qu’on remet en route, la performeuse s’en approche et prend la parole.
Concentrée sur un espace scénique réduit et de légers déplacements, la mise en scène est claustro à souhait. Côté texte, les propos du fauteuil-personnage frisent l’insensé, un mélange de spots de pub cheap et de résumés de soap opéra, le tout sur le ton des mauvais doublages francophones. Un cocktail d’aliénation, domestique et mentale. Dès les débuts du genre, dans les années 1930 aux États-Unis, les feuilletons télé à l’eau de rose étaient conçus pour conditionner la vie de foyer. La cible : la « ménagère », une audience jusque-là délaissée, qu’il faut divertir avec des plots à rallonges et gaver de pub au passage. Labéllisé « féminin » et « mercantile », le genre est vite honni par les élites culturelles qui en font un symbole de l’abrutissement des classes populaires.
Si Andrea Baglione ne prétend pas redonner ses lettres de noblesse au genre, elle l’aborde ici comme un objet culturel à part entière. Dès le tournant des années 1980, des théoriciennes féministes ont posé un regard neuf sur ces formes populaires, selon elles porteuses d’une contestation des normes sociales, voire d’un début d’émancipation. Quant à notre ami le fauteuil de salon, il devient la star d’un improbable récital vocal aux accents dada, dont les paroles suivent la romance houleuse de John et Rebecca. Une demi-douzaine de péripéties et presque autant de chansons plus tard, chacun semble atteint par un même élan libérateur : Rebecca quitte John et l’enfant sort miraculeusement du fauteuil. Un happy end à l’ancienne.
Mémoire de formes d’Andrea Baglione a été présenté du 9 au 11 avril à La Pop, Paris
⇢ les 17 et 18 septembre à L’Atelier du Plateau, Paris
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