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La mémoire et son traitement par le corps occupent une place majeure dans votre travail chorégraphique. Quel est votre premier souvenir lié à la danse ?

J’en ai deux qui me tiennent vraiment à cœur. Le premier se situe aux alentours de mes quatre ans. À l’époque, moi et ma famille vivions dans une région très reculée en Israël, sans art ni culture. Pour une raison que j’ignore, j’ai pourtant commencé à mettre en place un rituel que je répétais chaque jour : j’étendais un tapis sur le sol, je m’habillais comme une ballerine, je m’asseyais sur ce tapis et commençais à bouger, à faire des étirements. C’était un processus très méticuleux. Aujourd’hui encore, danser est la manière la plus primitive et la plus fondamentale que j'ai trouvé pour m’exprimer et me connecter à ce que je ressens. Plus tard, lorsque j’avais environ 14 ans, je suis allée voir un spectacle de la Batsheva [une compagnie de danse contemporaine israélienne, fondée dans les années soixante à Tel Aviv – Nda]. Je ne savais pas que ce genre d’expression était possible. Pendant la représentation, j’ai eu l’impression que mon cœur allait sortir de ma poitrine et une fois le spectacle terminé, j’ai ressenti le besoin de bouger moi aussi. Je me suis précipitée dans les toilettes du théâtre, je m’y suis enfermée et j’ai commencé à danser. On a parfois une intuition quant à la voie qui pourrait exister pour nous dans le monde, sans savoir précisément ce dont il s’agit… jusqu’à ce qu’on la rencontre.

 

Quels liens établissez-vous entre le corps, la mémoire et le mouvement ?

Ma porte d’entrée vers la création, vers mon corps et vers la danse passe aujourd’hui par la méthode Feldenkrais [une approche corporelle basée sur la conscientisation par le mouvement – Nda]. Je l’ai découverte il y a plus de dix ans, en 2005. À bien des égards, ma vie est consacrée à l’exploration et à l’application de cette méthode dans le monde de la danse et dans ma pratique personnelle en particulier. Le Feldenkrais permet de se rapprocher de son corps. Elle m’aide à éliminer le bruit et les voix qui parasitent mon esprit et me permet d’entendre ce que je veux vraiment dire. Le souvenir qui se cache derrière Rain est une expérience traumatique que j’ai vécue quand j’étais enfant et que j’ai ensuite réprimée et oubliée tout au long de ma vie. Ce souvenir a commencé à refaire surface en moi à force de pratiquer le Feldenkrais, car c’est une méthode qui nous ramène à des stades de développement très primitifs. Dans mon cas, cela a fait remonter l’inconscient à la surface. Pour la création de ce solo, j’ai d'abord fait une recherche sur le mouvement pendant un an avant de construire la chorégraphie de la pièce. Au cours de cette recherche, j’ai pratiqué beaucoup de Feldenkrais sans danser, en restant couchée sur le dos ou sur le côté. Ce moment d’exploration demande beaucoup de patience mais c’est aussi là que j’en apprends le plus sur moi-même.

 

 

Entre 2015 et 2018, vous avez créé une trilogie complète explorant la notion du souvenir avec Sand, Anitya et We were the future, avant d’en imaginer une deuxième portant sur la thématique de la communication. Rain fait partie de celle-ci. Ces deux trilogies sont-elles en lien ?

Même si cet épisode traumatique d’abus sexuel m’est revenu à l’esprit avec la pratique du Feldenkrais, mon souvenir était encore très fragmenté et il m’était difficile de le reconstituer dans son entièreté. J’ai donc commencé à imaginer une trilogie de créations sur le souvenir, comme une sorte de mécanisme de survie. J’avais besoin de voir comment je pouvais donner une place à cette mémoire dans ma vie. Grâce à We were the future, la troisième performance de la première trilogie, mon souvenir est devenu de plus en plus solide et j’ai senti que j’aimerais utiliser la voix que j’avais sur scène et l’espace scénique pour l’explorer en profondeur. Au début, Rain n’était censé être qu’un travail de recherche en vue de proposer une création de groupe. Mais finalement, son identité était si forte qu’elle est devenue une œuvre à part entière. Cela dit, je n’étais pas certaine de vouloir présenter cette performance en tournée. J’avais peur que ce soit trop douloureux ou trop malsain de l’incarner de manière récurrente. Mais peu à peu, lorsque j’ai commencé à l’interpréter, des gens sont venus partager leur histoire avec moi et j’ai perçu une certaine communion au sein d’une expérience pourtant dramatique. Aujourd’hui, je sens qu’à force d’être sur scène je peux parler de ce traumatisme sans que cela me coûte. D’une certaine manière, cette performance m’a guérie et elle joue désormais un rôle important dans la normalisation et dans l’ouverture d’une conversation sur les abus sexuels. Nous traversons tous des expériences difficiles, mais le plus beau défi qu’on puisse se lancer, c’est de savoir comment transformer ces embûches en points de force, sans continuer à alimenter la violence, la douleur et la colère.

 

Comment le mouvement et la chorégraphie peuvent-ils engendrer un processus de conscientisation ou de soin des traumatismes ?

Pour moi, il n’est pas question d’un mouvement en particulier, mais plutôt de la performance dans son ensemble. Avec We were the future, je me suis retrouvée à passer du statut de victime à celui de survivante et c’est déjà un grand pas. Mais lorsque j’ai créé Rain, j’avais besoin d’évacuer beaucoup de choses et j’ai pu sentir que ce souvenir faisait toujours partie de ma vie, mais qu’il ne me définissait plus. C’était ça l’objectif. Être capable de regarder cette histoire dans les yeux, et pouvoir en parler, la traiter, la laisser partir, voilà ma définition de la guérison.

 

 

Le corps lui-même a sa propre mémoire. Dans Rain, le vôtre ondule mécaniquement, répétitivement, puis peu à peu, vos mouvements se disloquent, comme s’ils brisent le cycle du silence.

Au fil du temps, j’ai axé ma pratique sur la décomposition du mouvement. Le Feldenkrais consiste en partie à prendre un mouvement et à commencer à jouer avec ses paramètres afin de créer différentes possibilités dans le corps. En m’inspirant de cela pour Rain, je me suis donnée la mission de brouiller autant que possible la construction sexualisée des corps par le regard masculin de sorte que, progressivement, il y ait une rupture et qu’autre chose puisse émerger. Je pense que le problème, c’est que nous sommes en permanence confrontés à une objectivation des corps féminins. Nous sommes tellement habituées à voir et à vivre notre corps de l’extérieur que nous ne pensons pas souvent à ce qui peut être ressenti à l’intérieur. Ce sont ces notions que Rain explore en profondeur. Tout au long de la performance, je vois le public, il me regarde et je joue beaucoup avec ça. La performance commence par exemple avec une exploration très concrète de tout ce que nous considérons comme « sexy » et peu à peu, l’idée est de faire évoluer cette expérience d’objectivation vers un ressenti intime.

 

Dans un article publié sur votre site à propos de Rain, vous écrivez que le mouvement Metoo vous a fait prendre conscience de cette réification du corps des femmes et de votre propre définition de la féminité. De nombreuses paroles se sont depuis libérées à propos des violences sexuelles, de l’inceste, de la protection de l’enfance face à la pédocriminalité… Jusqu’à quel point le contexte a été un terreau favorable à la conception de Rain et pour votre travail en général ?

Lorsque le mouvement Metoo a éclaté et que toutes sortes d’histoires ont commencé à sortir, j’ai été choquée de découvrir que tant de personnes avaient vécu des expériences similaires à la mienne. Jusque-là, j’étais très isolée dans mes propres souvenirs et je n’avais jamais imaginé que c’était un phénomène si culturellement ancré. L’une des conséquences les plus difficiles, presque physique, de ces traumatismes est le silence dans lequel ils vous plongent et la façon dont cela vous isole de vos proches. À partir du moment où tout ça est devenu une évidence, il m’est apparu urgent d’utiliser la scène pour prendre la parole. Je réfléchis souvent à la manière de participer au changement et je pense qu’il s’agit d’abord de faire face à la réalité et à l’ampleur de ces problèmes.

 

Propos recueillis par Clara Jaeger

 

> Rain de Meytal Blanaru, du 13 au 15 janvier au petit faucheux, Tours ; les 20 et 21 janvier à Pole-Sud, Strasbourg ; le 10 février au Théâtre des Doms, Avignon

> Undivided de Meytal Blanaru, les 2 et 3 juin au CCAM, Vandœuvre-lès-Nancy

> Stage de pratique à partir du Feldenkrais avec Meytal Blanaru, du 17 au 19 mars à Forest Lighthouse, Bruxelles