Entre les épisodes de chaleur et les orages fréquents de ce début juin, le festival TransAmériques déploie son corps sinueux sur le centre-ville de Montréal. Pour sa vingt-et-unième édition, l’évènement a investi vingt lieux, du nord au sud du boulevard Saint-Laurent. Si le gros des festivités se tient dans le célèbre Quartier des spectacles, quelques lieux décidément inappropriés sont aussi réquisitionnés, tels que le grand bassin de la piscine universitaire, où se déroule l’étrange leçon de natation de la performeuse Dana Michel. Cette année encore, le FTA est le forum d’une grande conversation continentale, où la création québécoise côtoie New York, Port-au-Prince, Buenos Aires et São Paulo.
C’est à Campeche, sur la côte atlantique du Mexique, que propose de nous emmener Mi madre y el dinero, spectacle très attendu du jeune acteur et metteur en scène Anacarsis Ramos. Celui-ci partage le plateau avec sa mère, Josefina, et s’il et elle sont venu·es ici, c’est pour nous parler d’argent. « Nous », dans ce référentiel précis, est un échantillon de la bourgeoisie culturelle occidentale ; « iels » sont des spécimens identitaires minorisés par les injonctions normatives et la géographie coloniale. L’argent est le terrain sur lequel vont se négocier, pendant une heure et demie, les représentations. Si tout se passe bien, chacun sortira de cette expérience « enrichi », en pognon ou en sentiment.
C’est sur ce postulat malicieux que s’ouvre le spectacle. Assis sur un tabouret au milieu d’un décor ostentatoirement économe dont l’ingrédient principal est la boîte en carton, Anacarsis Ramos se fait couper les cheveux par sa mère. De coiffeuse à comédienne, Josefina, serial entrepreneuse de la débrouille, a exercé plus de quarante métiers au cours de sa vie, qu’elle nous détaille par le menu. La pièce déploie une énergie considérable pour circonscrire son objet sous la poussée des forces capitalistes et impérialistes : on comprend donc que Campeche est une ville exploitée par les industries de la pêche et du pétrole, au détriment de ses habitants ; on comprend mieux pourquoi Josefina a vendu des étoffes dans le métro de Barcelone, de l’autre côté de l’Atlantique, avec la police aux trousses. On comprend qu’on aurait préféré ne pas avoir besoin de nous parler d’argent.
Mais le véritable sujet du spectacle se dévoile plus lentement, avec ruse et détours. C’est une histoire de famille, d’un toit partagé et d’un temps disparu, celui de l’enfance. Comme souvent, chacun a sa lecture des événements. Le spectacle a l’intelligence de les tolérer toutes, en multipliant les modes d’énonciation. Josefina raconte théâtralement ses magouilles, ses faits d’armes et ses bricolages romantiques, dans des capsules vidéo montées comme des tutos YouTube. Le fils évoque les souvenirs de l’enfance, l’odeur du chorizo qui pique les narines – à l’époque où la maison familiale avait été transformée en entreprise de conditionnement alimentaire –, le chantage au suicide du père et le goût du sang dans la bouche.
Le travail d’Anacarsis Ramos, à travers la compagnie mexicaine Pornotráfico comme sur le blog Mataclase où il documente ses recherches, consiste à faire entrer le sujet difforme de l’identité personnelle dans l’objet carré des industries culturelles néolibérales. Sans forcer, sans non plus casser le moule ; pourquoi pas en vendant aux spectateurs des chorizos fabriqués directement sur scène, cash only.
Mi madre y el dinero d'Anacarsis Ramos a été présenté du 6 au 10 juin dans le cadre du Festival TransAmériques à la Cinquième salle, Montréal (Canada)
⇢ du 24 au 26 septembre dans le cadre du festival Actoral au Théâtre Joliette, Marseille
⇢ du 2 au 5 octobre dans le cadre du Festival d'Automne au Théâtre de la ville, Paris
⇢ du 24 au 26 novembre au Théâtre du Point du jour, Lyon
⇢ du 2 au 5 décembre au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
⇢ le 10 décembre à La Garance, Cavaillon
⇢ du 15 au 17 décembre dans le cadre du Festival d'Automne au Théâtre 13, Paris
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