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L’anathème qui accable la famille Ito depuis trois générations ne souffre d’aucune frontière. Du Japon à la Mandchourie (une région au nord-est de la Chine, sous domination nippone de 1931 à 1945), en passant par la Corée, par-delà les mers, les non-dits engendrent leur lot de tourments. Au seuil de la mort, le vieux Uichi se décide à révéler à ses enfants l’existence d’une progéniture cachée, issue d’un premier mariage. Transgression originelle, la duperie du grand-père paternel de Kaori Ito plonge la famille entière dans un engrenage de secrets : c’est ainsi que l’un de ses petits-fils en viendra, bien plus tard, à mener à son tour une double vie. 

 

Pour raconter l’impossibilité du dialogue entre les membres de sa famille, brisés par la révélation des secrets successifs, Kaori Ito s’affranchit de l’impératif de la traduction. Les complaintes de ses personnages, déclamées en japonais, restent impénétrables pour l’auditoire francophone, laissés avec pour seuls indices les intonations et expressions corporelles. Puis, la logorrhée s’efface au profit du mutisme. Frères et sœurs, père et filles, cousins et cousines sont incapables de soutenir le regard d’autrui, de trouver leurs mots. Le silence s’accompagne de la dislocation du groupe. Les silhouettes jusqu’alors accolées se détachent, se meuvent à travers des gestes aériens et saccadés, hérités du classique, du contemporain et du breakdance. 

 

Le silence qu’aborde Kaori Ito est aussi celui de ses ancêtres féminines placées à la marge du récit familial. À quoi songe sa grand-mère lorsqu’elle accepte de quitter sa terre natale en 1937 pour suivre son mari, promis à une carrière de directeur d’école en Mandchourie ? Que ressent-elle quelques années plus tard lorsque son plus jeune enfant succombe dans ses bras lors du long trajet retour vers l’archipel ? Le temps de quelques instants, la metteuse en scène restitue une voix à cette femme ballottée par le destin d’un autre et dont les souffrances, besoins, désirs et joies sont pendant longtemps restés sans écho. 

 

À travers ce ballet de déplacements, l’artiste questionne également les profondes mutations de l’identité engendrées par les migrations. « D’où venons-nous ? Vers où partons-nous ? », interroge Kaori Ito, elle qui a choisi de quitter le Japon à l’âge de 18 ans afin de poursuivre son rêve artistique aux Etats-Unis avant de s’établir en France. L’artiste nous enseigne que vivre loin de son pays natal peut provoquer des sentiments ambivalents, oscillant entre élan vital et souffrance. Cette difficulté à se sentir tout à fait chez soi sur sa terre d’accueil, la metteuse en scène la symbolise par les cimaises mouvantes, inspirées des cloisons des intérieurs traditionnels japonais, qui se disloquent et se recomposent sans cesse en fond de scène. Ce décor en perpétuel mouvement est également celui de la demeure de l’enfance qui perd son caractère familier, presque évident, à mesure que le temps passe. Lancée dans la quête éperdue de ces souvenirs, Catherine Germain, double de la chorégraphe, finit par renoncer lorsqu’elle prend conscience de son incapacité à reconnaître l’objet de son désir. Entre résignation et espoir, Kaori Ito tire sa révérence au TJP, en demi-teinte. 




Migratrice  de Kaori Ito a été présente du  7 au 13 octobre au TJP, Strasbourg 


⇢ le 2 janvier 2027 au NEST CDN, à Thionville

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