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On a le sentiment d’arriver dans un cirque montagneux, au sein duquel se joue un duel entre deux figures sans âge. Physiquement, la paire est improbable : l’immense Aymeric Hainaux, voûté sur un micro qu’il tient comme un oisillon lové au creux de sa main, s’avance échevelé tel un chevalier-punk aux pieds nus. François Chaignaud, tout en silhouette étirée, gainée et chignon romantique, a des airs de sylphide enfiévrée. Soit un corps sonore et un corps dansant, un artisan du beatbox et un danseur tout-terrain, qui frottent leur présence l’une à l’autre en plaçant le rythme au cœur de leur attention commune. La voix, les frappes de pieds, le souffle encore, constituent la matière sonore de cette joute, menée sur une scène-arène quadrifrontale d’à peine deux mètres carrés, cernée de toutes parts par un public assis à même le sol. Dans une ambiance mi-pastorale mi-battle, les regards des deux protagonistes lancent des éclairs, leurs grognements ou leurs chants murmurés se répondent. Tour à tour bergers tenant en main des bâtons ornés de sonnailles tintinnabulantes, matadors qui s’affrontent ou saintes en extase, François Chaignaud et Aymeric Hainaux jouent avec les palettes de caractères qui jaillissent sur les lignes de rythmiques impaires.

 
Le chevalier-beatboxer semble infatigable, son souffle produit des textures de sons percussives et caverneuses, il domine la situation de sa taille et relance la danse en lui insufflant une charge primale tirée de sa cage thoracique. Aux sons pulsés de Hainaux répond la danse de Chaignaud, riche des archives, techniques et savoir-faire accumulés au fil de ses pièces-études. En écho à Romances Inciertos (2017), fresque chorégraphique qu’il consacre avec Nino Laisné aux figures androgynes, son Mirlitons donne à voir les zapateados flamencos dans les souliers de métal qui frappent le sol avec force. Ces mêmes souliers permettront plus tard de monter sur pointes, prothèses-tortures toujours amie de l’ancien danseur classique. Sur son visage, les expressions naviguent de la grimace à l’hyper-solennité et nous ramènent à Gold Shower (2020), le duo qu’il partage avec le pionnier du butō Akaji Maro. Autant que la performance physique en elle-même, c’est cette mise en évidence des couches de recherche, des tentatives et des curiosités passées, étouffées ou dépassées par le corps dansant qui font le cœur et la densité de Mirlitons. Dans une phrase murmurée et répétée en boucle, on entend : « Et dans ce corps qu’est-ce qui se meut / se meurt / il danse encore qu’est-ce qui se meurt ? » Deux doigts posés sur la jugulaire viennent vérifier ce qui continue à être creusé, cherché. On ressort de ce compagnonnage aux côtés des deux trublions de Mirlitons avec l’impression d’avoir essuyé un orage revigorant.


Mirlitons  de François Chaignaud et Aymeric Hainaux a été présenté du 29 au 31 janvier au théâtre Garonne, dans le cadre du festival Ici & là

⇢ du 29 février au 2 mars au Pavillon ADC, Genève

⇢ du 11 au 13 avril à Bonlieu, Annecy

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