Boris Charmatz a eu sa période conceptuelle, devenant un visage de la non-danse, ce mouvement chorégraphique du milieu des années 1990. Il a rapproché la danse de l’art contemporain en dirigeant le musée de la danse de 2009 à 2019. Il s’est lancé dans des créations grandioses comme l’expansif 10 000 gestes, ou La ronde, pièce hors norme réalisée post-covid au Grand Palais à Paris. Il a même dirigé la compagnie de la plus célèbre chorégraphe du XXe siècle : Pina Bausch. Incontestablement, Boris Charmatz se dresse parmi les très grands noms de la danse. Mais à 44 ans, après avoir tant expérimenté, quels risques peut-on encore prendre ? Depuis trois ans, le chorégraphe revient vers le format solo, humble et minimal. SOMNOLE d’abord, où il sifflotait les yeux fermés dans un demi-sommeil, Muette ensuite, sa dernière création, inaugurée au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, plus radicale encore.
Muette, pour sa bouche grande ouverte qu’il place au centre de sa danse. Muette, parce qu’on reste nous aussi sans voix devant la maîtrise de ce corps qui semble pouvoir tout exécuter, mais qui tente une chose nouvelle : s’exposer dans sa vulnérabilité. Un gros cœur noir barbouillé sur le torse, le solo se déroule tout nu, pour montrer tous les détails du corps en mouvement, sans artifice. Sur son visage, il y aura des grimaces, beaucoup de grimaces, entre ses lèvres cette bulle de bave tenue longtemps, dix à quinze minutes, peut-être. Il y a des fluides, de la peau qui claque, des grognements, des crissements. Il n’y aura pas de musique.
Boris Charmatz propose ici un geste performatif, proche de dada ou de l’actionnisme viennois. Une démarche à contre-courant de ces danses du moment qui se veulent frontales, aux accents prononcés, en cadence sur la musique, faciles d’appréciation, digestes mais sans saveur. Et, sans qu’on ne sache réellement comment il survient, le danseur y fait flotter un parfum acide, insolent, poisseux. Une étrangeté qui épaissit l’atmosphère. Car Muette s’intéresse aux mots qui ne sortent pas de nos bouches, à ce qui est contenu. Un cri rentré, un hurlement à l’intérieur.
Le silence n’est pas étranger à Boris Charmatz. Il l’a souvent convoqué dans ses pièces – bien présent dans À bras le corps, son duo fondateur de 1992 –, parfois illustré par la danse – comme dans Liberté Cathédrale (2023) où des poings s’enfonçaient dans des bouches pour empêcher toute parole, évoquant les victimes de l’Église. Le parcours de ce chorégraphe prolifique s’éclaire à la lumière de la toute première scène de ce nouveau solo : le danseur tranche l’espace en diagonale, fonce se mettre au coin, baisse son pantalon, mains jointes à l’avant de son corps. Une punition d’un autre temps, de celles qu’on infligeait aux enfants. Muette pour un silence lointain, celui de l’enfance aujourd’hui adressée.
Muette de Boris Charmatz a été présenté du 21 au 28 mai dans le cadre du Kustenfestivaldesarts à Bruxelles (Belgique)
⇢ du 10 au 12 juillet dans le cadre du festival ImPulsTanz, Vienne (Autriche)
⇢ du 17 au 24 juillet dans le cadre du Festival d'Avignon à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon
⇢ du 11 au 15 novembre dans le cadre du Festival d'Automne à la MC93, Bobigny
⇢ du 10 au 14 mars 2027 à Chaillot, Paris
⇢ les 19 et 20 mai au Phénix, Valenciennes
Lire aussi
-
Chargement...

