Feignant l’extinction de voix pour s’exprimer par l’intermédiaire de vocaux pré-enregistrés, effeuillant ses multiples couches de costumes bigarrés pour ne garder qu’un pull noir et un pantalon gris : Trajal Harrell prend un malin plaisir à se dépouiller des éléments phares de son univers, pour mettre en valeur cet autre essentiel – la musique. Après plus de vingt ans de carrière, le chorégraphe saisit l’invitation de Milo Rau pour faire le point : que reste-t-il des morceaux qui l’ont accompagné au fil de son parcours ? Music Music, septième opus de la série Histoire(s) du Théâtre, est un seul en scène, sorte d’égo-trip musico-chorégraphique sur mesure, regorgeant d’humour, d’irrévérence et de tubes pop. À commencer par Cold Heart, le duo d’Elton John et Dua Lipa, que le public est invité à visionner en live sur un portable. Le solo s’ouvre sur un joyeux brouhaha avant que le chorégraphe ne reprenne en main la playlist.
À rebours de toute virtuosité technique, Trajal Harrell laisse la musique guider ses pas. Tel un électron libre, il virevolte sur des répertoires variés, de la folk mystique de Florence and The Machine au fado de la chanteuse portugaise Lula Pena, en passant par la pop et les chants lyriques. Chaque morceau semble agir comme un catalyseur de gestes nourris de son expérience de danseur-chorégraphe. On reconnaît des mouvements de bras empruntés au voguing et à la danse postmoderne, une marche en ligne droite façon catwalk et une hyperexpressivité inspirée du butō. Ces gestes codifiés surgissent sur des morceaux en décalage avec leur pratique chorégraphique d’origine. L’image est déstabilisante, mais le procédé, caractéristique du travail de Trajal Harrell, n’est pas surprenant. Grand amateur d’ironie, Trajal Harrell se plaît toujours à déjouer les attentes du public.
Au gré des changements musicaux, le chorégraphe va et vient, des coulisses à la scène, pour changer de costumes, laissant le plateau vacant et le public, perplexe. À défaut de générer de la complicité entre l’interprète et le public, cet automatisme instaure une distance difficile à combler. De même pour les expressions faciales exacerbées, supposées refléter l’intensité d’une expérience intérieure, trop abstraites pour révéler l’intime. La présence d’un immense dessin de la carrière de Boulbon en toile de fond, lieu iconique du Festival d’Avignon, est tout aussi cryptique. Sur cette image comme sur la pièce, chacun et chacune sera libre de projeter son propre paysage imaginaire – ou de rester complètement hermétique.
Music Music – Histoire(s) du Théâtre VII de Trajal Harrell a été présenté le 11 juin dans le cadre du festival Lugano Dance Project au Palazzo dei Congressi, Lugano (Suisse)
⇢ du 22 au 24 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon au Cloître des Carmes
⇢ du 7 au 9 août dans le cadre du festival ImPulsTanz, Vienne (Autriche)
⇢ du 21 au 23 août dans le cadre du festival Tanz im August, Berlin (Allemagne)
⇢ les 15 et 16 mars au Tandem, Douai
⇢ du 25 au 27 mai à la Comédie de Genève (Suisse)
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