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Suppression d’emploi, chômage technique chez les créatifs, ouvriers cantonnés aux tâches les plus ingrates : dans le monde du travail, l’avènement des technologies « intelligentes » rime avec apocalypse. Plutôt que de rester assise à se ronger les sangs, la chorégraphe suisse-romande Nicole Seiler prend le problème à bras-le-corps. Pour l’expérience Human in the loop, elle confie la chorégraphie à une IA et l’interprétation à deux danseur.euses de chair et d’os.


Les pieds ancrés, le regard droit et les paumes disponibles, Clara et Gabriel se tiennent debout au bord d’un carré blanc sur fond noir, prêts à plonger. À quelques mètres des deux interprètes, Nicole Seiler se fait discrète en bord de plateau, le regard passant successivement des danseurs à l’écran du régisseur. Ce soir, la maîtresse de cérémonie est une voix off robotique aux liaisons aléatoires, énonçant des directives de lumière, de son ou de régie – au risque du pléonasme.


Fair play, le dispositif imaginé par Nicole Seiler évite la démonstration biaisée d’une supériorité humaine, mais teste par la scène les limites de la pensée artificielle. Pour cette authentique performance de danse expérimentale, la règle est simple : chaque matin de représentation, la chorégraphe confie une banque de contraintes dramaturgiques et de mots-clefs – toujours les mêmes – à la machine. Le résultat obtenu est tenu secret aux interprètes, qui le découvrent en live par oreillette.



©  Julie Masson


Lecture aléatoire


Décousus, fragmentés et individualisés à l’extrême, les gestes sont mécaniques, plats et imprécis, exécutés à la hâte par des danseur.euses appliqués mais sans direction. Les ordres dispensés par la machine, tantôt dévoilés aux spectateurs par haut-parleurs ou laissés au mystère de gesticulations énigmatiques, assurent le ressort comique à défaut d’une matière sensible. Nous voilà au cœur du human-in-the-loop – de son petit nom HITL –, un modèle informatique dans lequel l’intervention humaine  – même réduite à un simple automate de chair – reste indispensable.


L’expérience aurait pu en rester là, mais quelque chose cloche : Clara et Gabriel joignent la parole au geste, engagent des actions complexes, accélèrent la cadence, fluidifient les transitions. Un parfum de rébellion traverse le plateau et redonne in extremis des couleurs à la scène. Après quelques dizaines de minutes à peine sous la seule houlette de Dame IA, la fronde créative des sujets humains arrive comme une bouffée d’air salvatrice dont l'obsolescence – s’il fallait en douter – n'est visiblement pas pour demain.



Human in the loop de Nicole Seiler a été présenté du 27 septembre au 1er octobre à l’Arsenic, Lausanne

⇢ les 4 et 5 mai 2024 à Kinneksbond, Mamer (Luxembourg)