La salle est plongée dans le noir. Seul le bruit d’un cheval galopant nous parvient. Puis, une histoire, celle d’un père qui, son enfant agonisant dans ses bras, essaye d’échapper à la mort. D’une voix douce, Phia Ménard énonce ce poème funeste écrit par Goethe à la fin du XVIIIe siècle, Le Roi des Aulnes. Le ton de la pièce est donné : il sera ici question de vie et de mort. Une estrade circulaire d’à peine trois mètres de diamètre trône au centre de la salle. Douze ventilateurs dessinent son contour, un autre est installé en son centre. Lorsque les turbines se mettent en marche, un plastique transparent de forme humaine s’emplit d’air et virevolte au-dessus de la scène. Selon une chorégraphie dictée par les ventilateurs, la membrane s’élance d’un bout à l’autre de l’espace, tournoie et retombe doucement. Qui pouvait imaginer qu’un peu de plastique et du vent délivreraient tant de grâce ?
Mais l’extase est de courte durée. Bien vite, le ballet est interrompu par l’arrivée d’une armée de marionnettes en forme de squelettes. Se livre alors une bataille, rythmée par les courants d’air, les effets de lumière et la Danse macabre de Camille Saint-Saëns. Ainsi, tout au long du spectacle, Phia Ménard alterne entre des scènes de paix et de guerre et marque les contrastes entre la virtuosité permise par les mouvements du vent et le grotesque des marionnettes. Se côtoient des chars flanqués du logo de l’ONU, des tanks kaki miniatures, des missiles enflammés, d’énormes mascottes à l’effigie de Musk, Trump, Poutine ou Marine Le Pen, emportées dans le tourbillon des conflits qui bouleversent la planète.
Sous ses airs carnavalesques, Nocturne (Parade) expose sans détours les conséquences funestes de l’impérialisme occidental et rend hommage aux victimes invisibles de ces guerres. La pièce s’adresse aux enfants mais ne s’encombre d’aucune métaphore simpliste ou de fables imaginaires. Et si les principaux mis en cause sont explicitement représentés, peu de doute que certains bambins n’y reconnaîtront pas les dirigeants politiques évoqués. À la place du président de la première puissance mondiale, ils ne verront peut-être qu’un ventripotent bonhomme orange. Et qu’importe : voilà déjà de quoi nourrir de féconds échanges avec les adultes. Car Nocturne (Parade) est un fier exemple d’une production jeune public qui ne prend pas les tout-petits pour de grands naïfs : son adresse est franche, honnête, sans faire l’impasse sur la magie visuelle. Pourquoi renoncer à expliquer le réel aux enfants sous prétexte de sa supposée « complexité » ? Il ne faudrait pas l’oublier : les ravages qu’expose ici Phia Ménard sont ceux d’une réalité qui, qu’on le veuille ou non, est aussi la leur.
Nocturne (Parade) de Phia Ménard a été présenté du 11 au 25 mars dans le cadre du festival Spring, Normandie
⇢ du 1er au 8 avril à la MC93, Bobigny
⇢ du 16 au 18 avril à la Scène nationale de l’Essonne, Ris-Orangis
⇢ du 28 au 30 avril aux Quinconces, Le Mans
⇢ les 9 et 10 mai à Nuithonie, Villards-sur-Glane (Suisse)
⇢ du 19 au 22 mai à la Comédie de Valence
⇢ du 26 au 28 mai programmé par la Maison de la danse aux Subs, Lyon
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