Marlene Monteiro Freitas, le clown des arts vivants, la reine du grotesque, ne déçoit pas son public à l’ouverture de NÔT, sa dernière création chorégraphique. Sur le devant de la scène, un auguste joue les chefs d’orchestre. De la main, il nous encourage à applaudir ou chanter. Alors qu’il mime de déféquer dans un bol et d’en manger le contenu, il interpelle un spectateur pour l’aider dans son œuvre et grimpe dans les gradins pour en faire profiter d’autres. La scène déclenche l’hilarité dans la salle. La pièce, inspirée des Mille et Une Nuits, faisait pourtant la promesse d’un récit hanté par la mort et la menace perpétuelle. Alors, que cachent tous ces gags ? De quoi cherche-t-on à nous distraire ?
Dans le récit perse originel, Shéhérazade, à la merci d’un roi meurtrier, invente chaque nuit un nouveau conte pour le divertir et rester en vie. Dans sa création, Marlene Monteiro Freitas décline le principe de diversion et met tout en œuvre pour épuiser l'attention du spectateur en enchaînant les tableaux. Pour donner le tournis, la chorégraphe capverdienne reste fidèle à son mouvement des corps saccadé et robotique, et imagine une scénographie ultra encombrée dans laquelle les interprètes tentent de se frayer un chemin – lits, grillages, linges, vaisselles et autres objets – au rythme de sons perçants et de mélodies oppressantes.
Ne cherchez pas à vous raccrocher à une histoire, le schéma narratif est des plus labyrinthiques. À l’instar de l’œuvre littéraire dont elle s’inspire, la pièce est une imbrication de récits, une succession de tableaux visuellement saisissants mais dont on parvient difficilement à capter le sens. Les interprètes alternent les rôles et les récits s’emmêlent. Le trio retire les couvertures d’un lit, découvrant des draps ensanglantés, qu’ils roulent et alignent sur le sol. Ils s'y couchent quelques instants avant de se lever à nouveau et d'enfiler masques de poupons et tabliers blancs. Ils s'assoient au milieu du plateau et, faute de nourriture, s'entredévorent en se recouvrant de peinture rouge. Vous n’y comprenez pas grand chose et c’est là l’objectif. Conserver cette “opacité”, comme l’écrivain martiniquais Édouard Glissant l’a théorisé, ne pas altérer son identité, rester dans les limbes afin d’échapper à la catégorisation des récits dominants. Voilà un geste de résistance.
La nuit, ambivalente, lieu de l’angoisse et des cauchemars, est aussi un espace pour les songes, un espace pour une nouvelle écriture du monde et une inversion des rapports de force. Et c’est bien là l’identité du carnaval, cher au travail de la chorégraphe capverdienne : les prolétaires se déguisent en monarques, les dirigeants ne sont que des pantins, la laideur y est célébrée. Derrière les célébrations et les danses, c’est à la société bourgeoise et sa hiérarchie classiste qu’on met doucement le feu. NÔT insuffle le même écran de fumée. À tous ceux qui refusent de voir que le monde court à sa perte, la pièce apparaîtra comme grotesque, faite d'humour bouffon et de blagues scatophiles. Les autres y discerneront les prémices d'une révolte.
NÔT de Marlene Monteiro Freitas a été présenté les 28 et 29 août dans le cadre du festival de La Bâtie à la Comédie de Genève (Suisse)
⇢ les 4 et 5 mars au Quartz, Scène nationale de Brest
⇢ du 25 au 28 mars à La Villette, Paris
⇢ les 22 et 23 avril à La Comédie de Clermont‑Ferrand
⇢ les 28 et 29 avril à la MC2, Grenoble
⇢ les 6 et 7 mai à la Maison de la Danse, Lyon
⇢ du 14 au 17 mai au Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles (Belgique)
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