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Un magnat du caoutchouc mélomane projette de bâtir un opéra au milieu de l’Amazonie. L’intrigue de Fitzcarraldo, classique d’aventure réalisé en 1982 par l’Allemand Werner Herzog, a des airs de rêve lucide. Mais c’est avant tout pour son tournage chaotique que le film est entré dans les annales. Tout d’abord, les crises légendaires de son acteur principal, l’ingérable Klaus Kinski. Puis un plan en particulier : celui d’un bateau de 300 tonnes hissé au sommet d’une montagne en pleine forêt péruvienne, sans effet spécial. Cette seule séquence, démonstration de la toute-puissance de l’homme occidental, eut un impact dévastateur sur le territoire et les populations locales. Quarante ans plus tard, Justine Berthillot et Mosi Espinoza en font le récit par les moyens du cirque et de la danseEntre mines et montagnes, le duo réunit esprits de la forêt, airs d’opéra, exploitation industrielle et luttes anticoloniales dans un spectacle de cirque qui ne cède jamais à la facilité. 

 

Le plateau baigne dans une faible lumière bleutée. En fond de scène, des formes se distinguent : une barque, des arbres, une montagne. Sur une pancarte, trois mots : « Mort aux colons » – le ton est donné. Deux figures émergent, vêtues d’un drôle de déguisement : chemises bouffantes, pantalons blancs en coupe droite, corsets colorés, bottes hautes, masques en résille. Sans un mot, les deux personnages se mettent en mouvement selon une chorégraphie mêlant pas de danse contemporaine, gestes martiaux et acrobaties circassiennes. Ils incarnent tour à tour formes humaines et animales, donnant vie à des tableaux de mise à mort ou de soumission – toute la violence d’une époque. 

 

Brusquement, comme si tout cela n’était qu’un mauvais rêve, les lumières se rallument sur une scène du quotidien. Un homme est assis dans un fauteuil, une femme coupe des carottes. Le long d’un monologue fleuve, cette dernière évoque les tensions qui agitent le Pérou, les exploitations minières et pétrolières, mais aussi son folklore, sa culture, son catholicisme et bien sûr le Chullachaqui, l’esprit de la forêt. Son débit est rapide, sa narration opaque : ici, le didactisme n’est pas de mise. Un public non averti pourrait s’y perdre, mais cela en vaut la chandelle. La pièce est traversée par un désir d’abstraction qui se lit dans des séquences chorégraphiées interrompant la narration à plusieurs reprises – et c’est là toute sa force. Par son refus de simplifier histoire et folklore nationaux, le duo déjoue symboliquement la tendance à l’appropriation de la culture sud-américaine, récurrente dans l’art occidental. Une image ne nous quitte pas depuis le début du spectacle : celle d’un Werner Herzog écrasant de son immense paquebot la forêt et les mythes qu’elle renferme. Le spectacle y répond par un ultime slogan plein de promesses : « Semons la rébellion ! »  

 

 

On ne fait pas de pacte avec les bêtes de Justine Berthillot et Mosi Espinoza sera présenté les 29 et 30 janvier à la Merise à Trappes, programmé par le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines 

 

⇢ du 4 au 7 février au Théâtre Silvia Monfort, Paris 

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