Un parterre en damier, des tables et des chaises dispersées, le bar du théâtre Varia remisé dans un coin, trois boules disco suspendues : voilà de quoi fabriquer l’illusion. Près d’une estrade et devant un rideau de satin, le chorégraphe Habib Ben Tanfous récolte des petits papiers sur lesquels le public bruxellois inscrit ses désidératas de chansons. « Baby, baby, baby no. Like baby, baby, baby, oh », chante au micro une grappe d’ados tout sourire. La Gen Z, sans aucun problème avec son image, prend la scène tour à tour. Un vieux monsieur entonne quant à lui une balade italienne, puis un garçon épate l’assistance avec une exécution à demi slamée de « Je suis malade ».
C’est bien l’art du karaoké, « orchestre vide » en japonais, que le chorégraphe et comédien a choisi d’investir sans en tordre la forme originelle. Exit la pression à la perfection, ici les fausses notes font partie du game. Alors que les tubes s’enchaînent, Habib Ben Tanfous fait glisser l’opération sans qu’on s’en rende compte : en plein karaoké, un show émerge peu à peu. Quatre interprètes, Adéola Slayers, Elise Ludinard, Ludovico Palladini, Thi-Mai Nguyen, déjà chauffeurs de salle, s’emparent de l’espace. Quelques pas disco, des bras de tecktonik, du locking, du popping, house dance ou hardstyle, sont invoqués. Mais le spectacle n’est pas seulement celui des artistes.
© Simon LoiseauOrchestre vide, longing for you trouve sa force dans une dramaturgie subtile liant l’espace, le public et les performeurs : grâce à une scénographie modulable et un savant jeu de lumière pastel qui enjolive la foule bien mieux qu’un filtre Insta, Habib Ben Tanfous embarque son monde. Sur « Les mots bleus » de Christophe, toute une assemblée se lève pour faire des slows joue contre joue. En haut d’une pyramide de baffles, les Beatles se chantent en polyphonie et à cappella dans un silence religieux. On rigole tendrement d’une histoire d’amour sans réciprocité, qu’un comédien nous raconte lors d’un interlude. Le show parvient même à faire oublier la présence du public en laissant planer un long moment de solitude, de timidité et d’hésitation, intrinsèque au karaoké. Et quand tout devient trop sérieux, la candeur reprend vite le dessus.
Si Habib Ben Tanfous s’est intéressé de près à ce loisir populaire omniprésent dans bien des cultures, c’est qu’il porte en lui-même ce qui tend à disparaître en dehors à force de contraintes, d’injonctions, de jugements. En glorifiant ainsi nos faiblesses et imperfections, le chorégraphe réussit du même coup le tour de force de créer une expérience collective sincèrement joyeuse. Dans une époque si difficile à habiter, proposer une simple respiration, une poche de feel good, s’oublier dans des chansons suspendues aux lèvres d’inconnus : tout ceci possède, l’air de rien, sa petite charge politique.
Orchestre vide, longing for you de Habib Ben Tanfous a été présenté du 16 au 24 avril au Théâtre Varia, Bruxelles (Belgique)
⇢ les 15 et 16 mai aux Écuries Charleroi danse (Belgique)
⇢ le 13 juin dans le cadre du festival June Events aux Ateliers de Paris
⇢ les 4 et 5 juillet dans le cadre du Festival de la Cité, Lausanne (Suisse)
⇢ les 8 et 9 juillet aux Subs, Lyon
⇢ en décembre dans le cadre du festival Crush au Théâtre Les Tanneurs, Bruxelles (Belgique)
Longing is longing for you (forme satellite), 13, 20 et 27 mai dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts au Théâtre les Tanneurs, Bruxelles (Belgique)
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