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« Surtout, n’y voyez rien de théâtral ! » Eric Arnal-Burtschy s’excuserait presque. Pendant que le metteur en scène donne une brève introduction de son spectacle dans les gradins, le rideau révèle dans son dos un immense arbre en lévitation. Effectivement, ça en jette. Imposant, ultra-réaliste, le chêne rouge d’une dizaine de mètres plane au-dessus du plateau, dominant une agora de transats. C’est là que le metteur en scène invite la soixantaine de spectateu·rices à prendre place avant de disparaître et de laisser son installation s’animer. Figées dans l’air à hauteur de regard, les racines du majestueux végétal surplombent une vasque d’environ deux mètres de diamètre posée au centre du dispositif, dans laquelle patiente une eau sombre. Nous voilà confortablement installés, le trip peut commencer.


Ancien chorégraphe (et officier de réserve à l’armée de terre), Eric Arnal-Burtschy a tiré une croix sur les interprètes de chair et d’os depuis trois spectacles. Remains est le troisième volet d’une trilogie où le son, la lumière, la scénographie et la technique de plateau assurent à eux seuls la dramaturgie. Cette forme, minoritaire mais pas inédite, l’artiste en use pour s’inscrire dans une pensée de l’anthropocène, ici illustrée à la lettre. Si le titre du précédent volet se voulait déjà programmatique (Je suis une montagne), ce nouveau dispositif nous invite encore à quitter notre POV d’humain, cette fois-ci au point de disparaître à nous-mêmes. Le regard rivé vers le plafond, nous contemplons ce qui s’apparente au passage des saisons à travers le feuillage rougeoyant de l’arbre roi, quelques bruissements filant dans l’espace sonore. Ainsi va le premier mouvement de Remains et, au gré de la méditation, quelque chose opère à l’endroit de notre expérience de spectateur. Sans présence humaine, sans verbe, écrasé par un végétal qui nous ramène à notre modeste échelle humaine, on s’oublierait presque. Ferions-nous enfin partie des meubles (organiques, bien sûr), voire de la croûte terrestre ?




© Amine Levesque




On pourrait reprocher à Remains un certain kitsch figuratif, l’arbre agissant comme un éléphant thématique dans la pièce. Heureusement, la partie centrale du spectacle nous laisse dériver vers autre chose, rompant avec ce que l’on pourrait prendre pour un diorama de muséum. La pénombre s’abat sur le plateau, des basses nous enserrent et une fumée dense (mais bio, l’artiste l’a promis) ensevelit les transats. Encerclée par un trait de lumière, l’eau de la vasque s’irise de vibrations et devient le lieu d'un ballet de clapotis. La scène change alors de sens : nous voilà dans un sanatorium du futur, une sorte de Montagne magique 3.0, réunissant une dernière grappe d’humains maintenus en survie artificielle. Leur seule réjouissance : contempler les dernières ressources naturelles. 


Le cycle — d’une cinquantaine de minutes — se refermera toutefois sur le tableau forestier initial le temps d’une séquence finale très ouverte. Cette fois-ci, des lumières brunes fouillent l’espace, des cliquetis boisés nous grattent l’oreille — des bêtes creusant leur tanière ? — et des lasers rayonnent depuis le tronc central. De quoi nous sortir en douceur de notre jouissive torpeur, moitié transfigurés moitié sur notre faim. « J’aimerais qu’on aille au spectacle comme on va à la mer ou à la montagne », nous confiait joliment Eric Arnal-Burtschy en préambule. Et c’est sans doute là le vrai sens de son expérience. Plus qu’un autre rapport à la nature — la simulation à l'œuvre dans Remains est presque trop visuelle pour cela —, c’est une autre écriture, une autre forme plastique et un autre « être au théâtre » dont on nous propose ici d’expérimenter le prototype. Dépouillés des attentes spectaculaires et du régime de perception traditionnel, ceux-ci s’aligneraient sur une sensibilité nouvelle, celle d’un monde d’après, idéalement réconcilié avec le vivant. Pas de bol, celui-ci tarde à venir. Mais Remains l’appelle de ses vœux, et nous aussi. 




Remains d’Éric-Arnal Burtschy, jusqu’au 7 novembre au Théâtre de Liège (Belgique)


⇢ du 7 au 10 janvier aux Gémeaux, Sceaux

⇢ du 5 au 7 frévrier au Lieu Unique, Nantes

⇢ du 18 au 20 février au 9-9bis, Oignies

⇢ du 24 au 27 février à la Vignette, Montpellier

⇢ du 17 au 19 mars au Volcan, Le Havre

⇢ du 6 au 15 mai à la Basilique Saint-Vincent, Metz



* titre emprunté à Pol Piérart, dont le travail est exposé jusqu’au 8 novembre à LRS52, Liège

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