De furieux accords électriques d’abord, qui se taisent soudain et font place aux premières notes du Requiem de l’Autrichien György Ligeti. La transition musicale est radicale : du métal à la musique contemporaine, deux courants disparates du XXe siècle, deux façons de vivre le deuil en musique. Dans la pénombre de la scène, trois quatuors se meuvent doucement sous des danseur·euses piégé·es dans des œufs suspendus. Iels s’en extirpent douloureusement, aidé·es par les gestes précis de leurs maïeuticien·nes. Naissance ou transmigration des âmes ? C’est dans cet espace liminaire que tout commence : peut-être sommes-nous déjà dans le monde des morts.
Si l’idée d’un requiem chorégraphique trottait de longue date dans la tête d’Angelin Preljocaj, la disparition successive de plusieurs de ses proches en 2023 achève de transformer son désir en nécessité. Mais comment exprimer les multiples états du deuil en une seule forme ? En mettant sur pied un univers nocturne et flottant où la mort se décline en plusieurs tableaux. Anéantissement, espoir, lamentation, consolation : les dix-neuf danseur·euses de sa compagnie traversent à corps perdus des scènes de fête macabre, de guerre, parfois même de folie. À l’image de ces états morcelés, la bande sonore alterne entre le répertoire classique du requiem, de Mozart à Bach, et des incursions plus contemporaines telles que le hard rock des Américano-Arméniens System of a Down.
© Didier PhilispartSur le plateau noir, tout se joue en clair-obscur. Les danseur·euses évoluent avec la grâce et la maîtrise qui font la renommée de la compagnie, composant d’impressionnants duos, trios et danses chorales. Amazones en kilt noir, figures inquiétantes coiffées de masques ou vierges éplorées déroulent l’iconographie de notre imaginaire funèbre. Les porteurs se transforment en madones, les bras s’ouvrent pour mieux dessiner des pietas ou des descentes de croix, les pleureuses courbent l’échine sous le poids du chagrin. Ici, la déflagration violente de la mort interrompt la danse baroque ; là, la voix de Gilles Deleuze évoque la Shoah et les morts collectives. Preljocaj pioche également dans son propre répertoire, rejouant les morts de Roméo et Juliette, le sommeil profond de Blanche-Neige ou encore le duo de L’Annonciation. Comme toujours chez le chorégraphe, l’écriture est ciselée, la gestuelle néo-classique et les portés aériens. Les corps se tordent ou se ramassent, passant de la douceur à la violence avec une étonnante unité de style. Les gestes se répètent dans une rythmique saccadée et les bras s’allongent, écartelés, en quête d’autres cieux. La lumière sculptée d’Éric Soyer et les costumes en noir et blanc d’Eleonora Peronetti achèvent le tableau avec élégance tandis qu’en fond de salle, des images de forêt ou un visage de femme éplorée s’égrènent en vidéo, ouvrant la porte à d’autres interprétations.
Celleux qui l’ont déjà traversé le savent bien : ce qui suit un décès n’est en aucun cas linéaire, et la mort des autres nous renvoie toujours à notre propre fin. Absence absolue, chagrin intime et pourtant si commun, Roland Barthes affirmait que le deuil ne peut s’écrire qu’« en plaques, comme la sclérose ». Voilà peut-être l’ambition de Requiem(s) : restituer cette diversité d’expériences et nous donner la force d’enterrer nos morts et le plaisir de les fêter. On repart avec le sentiment doux-amer d’avoir vécu quelque chose d’important, goûté la beauté de nos gestes et nos corps en harmonie ; vie et mort entrelacées dans un même mouvement.
Requiem(s) d’Angelin Preljocaj, du 6 au 9 mai à la Seine Musicale, Boulogne-Billancourt
⇢ le 13 mai au Grand Théâtre Massenet, Saint-Etienne
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