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Toujours se méfier de l’exotisme.

Sur la vidéo Libertar-se, on distingue une silhouette, humaine ; mais toute recouverte d’une abondante toison de très longs poils. Un genre d’animal totémique. Vinicius Couto, le performer qui anime cette silhouette, est brésilien. Sa performance se déroule dans une rue de Rio de Janeiro. Forcément on se fait un film carnavalesque. Ou bien on songe à quelque icône de culture indigène.

Et on se fourvoie. En 2017, quand Vinicius Couto déambule grimé de la sorte, se jette au sol, se heurte aux obstacles de la voie publique, hante la nuit déchirée, son personnage est tout de son invention. Brute. Violemment inscrite dans sa vie urbaine, très actuelle. Quand il agit ainsi, Vinicius Couto vient d’apprendre sa séropositivité. Son costume, cette forme monstrueuse, visent à figurer les couches accumulées de l’Estigma ; renvoient à la stigmatisation.

On découvrait cette vidéo récemment à Sarragosse, grande ville du nord de l’Espagne, pétrifiée dans le froid hivernal. Février 2022 : pour la première fois, Vinicius Couto était invité à présenter son travail en Europe, par le Centre d’art et technologie Etopia (prononcer « i », le « e » de Etopia, et penser au numérique autant qu’à l’utopie). Pour l’artiste brésilien, trois mois de résidence débouchaient sur l’exposition-installation Procurar-se. En portugais brésilien, « Procurase » renvoie au « Wanted » des criminels recherchés par la police. « Curar » renvoie à l’action de soigner. « Curar-se » : se soigner.

Ce jeu de mot combine les registres du sanitaire et de la stigmatisation : « Cette stigmatisation te conduit à t’assimiler intégralement à un risque. Cela te vide de tout courage. Intégralement absorbé par un système de représentation hostile, ton corps ne t’appartient plus » énonce le jeune homme. Sa séroconversion signifia « deux années de dépression, la perte de mon logement, et d’amis qui se détournent, ne comprenant pas pourquoi tu places ton état de santé au centre de ton interaction sociale ».

 

Penser depuis la marge

En 2022, pour des milieux occidentaux socialement intégrés, l’épidémie de sida peut paraître relever du souvenir d’un phénomène historique ; effacement d’optique puissamment renforcé par l’actualité de l’épidémie de Covid. On s’étonnerait presque qu’une création artistique de premier ordre s’annonce aujourd’hui autour de la question du VIH, à l’image de Procurar-se à Sarragosse.

Chaussons d’autres lunettes. Voyons depuis le Brésil : « Douze mille personnes meurent chaque année du sida. Certes les traitements sont accessibles, mieux que dans d’autres pays du sud. Mais la réalité sociale demeure très différente de ce qu’elle est en Europe. La majorité des personnes infectées sont des femmes, très souvent noires, ou des gens de la rue. La stigmatisation, la marginalisation, sont toujours très violentes. »

Monica Hirano est curatrice. Elle accompagne le parcours artistique de Vinicius Couto. Elle a effectué ses débuts professionnels dans des territoires peu visibilisés par la géographie des dominations artistiques : l’Égypte, l’Inde, la Malaisie. Elle avertit le commentateur occidental : « Dans les pays périphériques, au Brésil particulièrement, les courants de pensée à partir de la marge sont beaucoup plus actifs qu’en Europe. Les questions du racisme, du sexisme, plus développées. Une énorme puissance se dégage à partir de là. Autour du VIH, l’acuité de la stigmatisation a été extrême au Brésil ».

La commissaire esquisse une visée stratégique : « Du fait de l’histoire coloniale, on peut voir le Brésil comme une extension de l’Europe. Un Brésilien, une Brésilienne faisant partie des personnes racisé.es ou concerné.es par les questions du genre, deviennent "hype" pour tout un courant de recherche et de création en Europe. Nous avons les espaces imaginaires et sociaux. Mais nous n’avons pas les moyens de production. C’est un juste retour de la dette coloniale que les artistes "venus d’ailleurs" puissent éveiller la curiosité et trouver les moyens de leur développement en Europe. C’est un puzzle qui se reconstitue. »

De manière peu habituelle, c’est au Caire que débuta la collaboration entre Vinicius Couto et Monica Hirano. Elle était administratrice de la biennale d’art contemporain dans la capitale égyptienne. Le performer y montre son corps largement dénudé, criblé de tatouages tamponnés "U = U". Ce concept signifie qu’une personne porteuse du VIH dont la charge virale est devenue indétectable (undetectable) ne risque plus de transmettre le virus (untransmittable).

C’est énorme, pour freiner les phobies entourant les séropositifs ; et d’autant plus énorme en Égypte, « où tout relève du tabou à cet égard, renvoyant à la question des pratiques sexuelles » souligne la commissaire. « Vinicius n’avait même pas le droit de se trouver là physiquement, puisque l’égypte fait partie des quarante-huit pays qui, sur la planète, interdisent de séjour les personnes séropositives. »

 

Réinventer son corps

Estigma se desfaz, l’une de ses vidéo-performances très récentes, vient d’être réalisée à Sarragosse, durant les trois mois de résidence préparatoire à l’exposition Procurar-se. On y voit Vinicius Couto, nu, raser méthodiquement l’intégralité de sa pilosité. Ce corps réinventé, rendu à une apparence originelle, s’en trouve à l’opposé absolu du monstre velu, étouffant sous la stigmatisation sociale, de son premier geste artistique séropositif, Libertar-se.

Ailleurs dans l’exposition les images de Remoto controle s’observent à travers une cage issue d’un donjon de pratiques BDSM. Devant l’oeil de la caméra, l’artiste s’est soumis aux injonctions sexuelles formulées à distance par un panel de partenaires, via Zoom. Son corps explore un potentiel d’agencements libérés à travers la ritualisation des dominations.

Les réalisations de Vinicius Couto sont souvent crues, littérales, dénuées de surenchère conceptuelle. Il rappelle lui-même que « [son] corps créatif s’est construit sur un chemin très éloigné de l’art, à côté de toute approche académique ». Cela tient à son milieu d’origine : « ma mère vit avec cent quatre-vingt euros par mois ». Il indique avoir « commencé à travailler à l’âge de quatorze ans, sans avoir les moyens de [se] payer une formation ».

« Je suis un pédé périphérique » revendique-t-il, qui aura touché à la mode, la création de costumes, gravité dans le cinéma. « L’art est très éloigné des personnes périphériques. Au Brésil, le contraste social est d’une virulence extrême » considère-t-il. En 2017, sa déambulation de rue, première performance sous le régime de la séroposité, évoquée en ouverture de cet article, se concluait par son entrée finale, depuis l’extérieur, dans un centre artistique.

Débouler depuis la rue dans cet autre espace. Tel aura été son cheminement fondamental : « C’est la confrontation au sida qui m’a rendu à mon corps, comme intégralement sujet de mon acte artistique. Cela a été ma voie dans le soin : me reconstruire par mes performances, et disputer mon terrain avec la toute-puissance de la production pharmaceutique qui s’empare de ton corps, le prend sous son contrôle et gère ton mode de vie ».

Sa réponse activiste : « Créer l’expression qui guérisse ma douleur. Produire des actes, les partager publiquement, sans laisser le capitalisme opérer le tri des corps qui l’intéressent. Le covid a touché toute la population travailleuse. Des vaccins sont apparus en moins de deux ans. Le VIH a touché des segments de population beaucoup plus marginaux. Quarante ans après on attend toujours un vaccin. Cela interroge. »

 

Pouvoir de perturbation

Dans la périphérie de Sarragosse, le centre d’art et technologie Etopia trône dans un paysage hallucinant. Une gare TGV démentielle paraît fantomatique, cernée de terrains vagues, de voies rapides dignes d’un Los Angeles, et de chantiers abandonnés avant d’avoir été terminés. Cela remonte au tournant du millénaire, quand Sarragosse se rêvait en Smart City, et l’Espagne entière en eldorado des investissements. Cela s’est terminé avec fracas dans la crise de 2008, envoyant les rêves à la ruine, et pas mal de politiciens derrière les barreaux.

Mais on n’allait pas fermer Etopia, ses équipements de pointe, ses start-ups et départements universitaires associés. Le casse-tête de toutes les mairies depuis lors est de convaincre la population de l’utilité sociale de cet équipement. Cette logique a conduit à y inviter Vinicius Couto : son art tout entier vise à abattre les cloisonnements de l’exclusion, des stigmatisations. Parmi les responsables de l’établissement, en quête d’ouverture sur son environnement, Elena Giner constate que « dans le quartier populaire voisin, c’est finalement le cyber café qui contribue concrètement à la réduction de la fracture numérique ».

Responsable des projets artistiques, Blanca Perez Ferrer se souvient que le projet de résidence de Vinicius Couto prévoyait, initialement, la production in situ d’une seule et unique pièce originale. Au final, onze réalisations sont présentées dans Procurar-se : « Cet artiste et ses collaborateurs sont habitués à passer à l’acte, concrétiser leurs idées avec tout ce qui se trouve à leur portée, à réaliser avant toute chose. Je ne vous cacherai pas que cela a pu heurter certains modes de fonctionnement, installés dans la maison, avec beaucoup plus de filtres, de délais, de hiérarchies. »

N’est-ce pas exactement le pouvoir de perturbation auquel s’attendre, de la part d’un artiste brésilien, pédé de la périphérie, en bute à toute stigmatisation ?

 

Crédit photos : 1. indétectable = intransmissible. p. Otimokarater 2. Remote Control. p.  Heloisa Duran