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La garrigue à la tombée du jour, en terres palestiniennes. Des chardons la colorent. Des individus, vus de dos, arpentent les lieux. Au loin, en bas de la plaine, brillent les lumières d’un pénitentiaire. Des citations, des slogans, en arabe et en anglais, se posent sur ces images : des mots qui invoquent la toute-puissance de l’esprit et de l’écrit lorsque l’on vit derrière les barreaux. Projeté sur un trio de surfaces – tentures, écrans, plaques métalliques – qui tapissent l’espace scénique, le film qui compose le premier volet de la performance de Ruanne Abou-Rahme et Basel Abbas donne le ton : opposer une imagerie douce et florale à la violence carcérale. Si la bande-son – un dark ambient texturé, ponctué de chants en arabe noyés dans la réverb – tire vers le noir, et que des clôtures de forteresse menacent çà et là, une sérénité et un optimisme conquérant dominent cet élégant patchwork. De quoi nous en faire oublier l’objet : la survie physique et mentale des prisonniers politiques à travers les époques et plus particulièrement en Palestine occupée.  

 

Respectivement nés aux États-Unis et à Chypre, les Palestiniens Ruanne Abou-Rahme et Basel Abbas collaborent à la croisée de la vidéo et de l’installation depuis 2007, suite à leur rencontre en école d’art au Royaume-Uni. Opérant aujourd’hui entre Ramallah et New York, leurs travaux explorent les tensions engendrées par l’occupation israélienne sur les territoires palestiniens. En 2010, Contingency, une pièce sonore pour quatre haut-parleurs, posait nos oreilles à un checkpoint aux abords de Jérusalem, cartographiant la colonisation par le son. Plus tard, le duo a pris un tournant plus cinématique, dont témoigne Prisoners of Love : Until the Sun of Freedom, parcours vidéo montré en centre d’art depuis 2025, désormais proposé comme objet scénique. Ce passage au plateau se justifie, après la projection, par l’ajout d’un live audiovisuel en trio avec le producteur palestinien Julmud, nourri du même répertoire d’images. La démarche – traduire des violences politiques par une nébuleuse d’impressions sonores et visuelles – rappelle celle d’un autre duo, Space Afrika, basé à Manchester et porté sur les tensions raciales et les dystopies urbaines. À cela près que la focale d’Abou-Rahme et Abbas a tendance à se perdre dans ses propres effets, au risque de noyer son sujet sous des couches de style.

 

Au fil du programme, une certaine inconsistance s’installe. La poétique par oxymore de Prisoners of love – la beauté de la nature vs la cruauté de l’incarcération – s’effiloche à force d’être martelée. Même sort pour le continuum militant que tissent les citations, pourtant joliment symbolisé par le poème d’un prisonnier palestinien, longtemps attribué à un membre des Black Panthers qui le conservait dans sa cellule. Autre paradoxe : le texte, affiché à l’écran ou récité en audio, délivre en fin de compte bien peu de littérature carcérale, se concentrant plutôt sur une poignée de slogans ou d’anecdotes – dont une astuce, utile, pour connaître l’heure lorsque les colons vous privent du jour. Sur le plan esthétique, Prisoners of love revendique une pratique de l’effacement, de l’invisibilité, signalée dans le texte par le concept de « négativité ». Cette posture se voit pourtant contredite par le lyrisme visuel et les superpositions psychédéliques auxquels le film recourt abondamment. 

 

Mais c’est avant tout le poids du réel qui grève le projet du tandem new-yorkais. En 2026, l’actualité est quotidiennement ensanglantée par des exactions de l’armée israélienne. En quelques mois seulement, les militants d’une énième flotille humanitaire ont été interceptés avec une violence perversement mise en scène, et une enquête du New York Times – qui fait suite à une autre, déjà accablante, en 2024 – a révélé l’ampleur des tortures infligées aux prisonniers palestiniens. Face à une sauvagerie aussi instituée, comment recevoir le témoignage, égrainé tout au long de Prisoners of love, d’une ex-détenue rayonnante se remémorant combien le chant l’a aidé à tenir dans les geôles ? Avec un désespoir ému, sans doute. Et c’est peut-être là l’émotion à laquelle tendent Ruanne Abou-Rahme et Basel Abbas à travers le geste – trop ? – soigné qu’ils proposent. 

 


Prisoners of love: Until the Sun of Freedom de Basel Abbas & Ruanne Abou-Rahme a été présenté dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts du 24 au 29 mai à la Balsamine, Bruxelles (Belgique)

 

⇢ dates à venir au Festival d’Automne, Paris


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