« Combien d’étoiles il y a dans le ciel ? » demande David Murgia en entrant sur scène. « Tellement qu’on ne peut pas les compter », répond-il lui-même avant de poursuivre son explication sur l’infinie immensité de l’univers visible et invisible, inaccessible pour notre humble condition humaine. Mais à quoi bon parler de ce qui nous dépasse quand il y a en ce bas monde tant de choses et de gens que le monde ignore ? Rumba, dernier volet de la trilogie des « pauvres diables », initiée en 2017 par Laïka et poursuivie par Pueblo en 2020, inverse la tendance. Écrite et mise en scène par Ascanio Celestini, la pièce fait surgir avec trois fois rien un monde prolifique, politique et tragi-comique, où les marginaux et les laissés pour compte sont au cœur de l’histoire.
Sur le parking d’un supermarché en périphérie, le soir de Noël, deux personnages répètent une pièce de théâtre sur la vie de Saint François d’Assise. Leur espoir : que des bus de pèlerins leur fourniront un public tout désigné – et des pourboires pour payer le loyer. Sur scène, point de bitume ni de rangées de caddies, mais un rideau rouge aux airs de castelet, derrière lequel se trouvent non pas des marionnettes mais des dessins évoquant des éléments clés de la vie du saint italien – un chevalier, des animaux, un stigmate. Accompagné au piano et à l’accordéon par Philippe Orivel, David Murgia déroule ainsi la biographie – non hagiographique – de Giovanni, renommé Francesco par son père francophile, abreuvé de romans de chevalerie mais piètre chevalier lui-même, choisissant finalement de vivre dans la pauvreté extrême jusqu’à sa mort en 1226.
Loin d’être un simple monologue, le texte d’Ascanio Celestini navigue entre le XIIIe et le XXIe siècles pour lier la figure chrétienne médiévale à des marginaux laïques mis au ban par la société contemporaine. Ainsi de Job et Joseph – paradoxalement toujours des noms bibliques. Le premier, manutentionnaire analphabète, meurt seul dans les toilettes de l’entrepôt auquel il a consacré sa vie. Le second, d’origine africaine, commence fossoyeur, puis est fait prisonnier, esclave, naufragé, à nouveau prisonnier, manutentionnaire et enfin SDF. À mesure que s’entrelacent leurs histoires, David Murgia débite un flot de parole impressionnant de célérité et de netteté, sur le mode du « théâtre récit » qui l’a fait connaître. Suivant l’écriture d’Ascanio Celestini, sa langue fuse à vive allure, avec un sens aigu de la musicalité. Elle confère aussi son unité à la narration souvent labyrinthique, capable de donner vie à moult digressions cocasses et touchantes, parfois redites pour mieux se faire entendre, ou ponctuées de piques et de commentaires ironiques à l’égard des riches et de la classe politique.
Avec ses récits de déclassés et autres travailleurs maltraités par une société éprise d’inégalité, Rumba est à mi-chemin entre le plaidoyer humaniste et marxiste. Dommage qu’il n’ait pas su mettre le point final à temps. Alors que la fin de la fable sur Saint François offrait une césure naturelle, Ascanio Celestini ajoute un dernier récit – celui du facho, père d’un enfant porteur d’une maladie dégénérative –, puis une bénédiction finale de toutes les âmes en peine croisées au cours du voyage pluriséculaire. Las, ils rallongent plus qu’ils n’enrichissent cette pièce rocambolesque qui après avoir prêché la pauvreté, pêche à la toute fin par prolixité.
Rumba de David Murgia et Ascanio Celestini est présenté du 4 au 25 juillet au Théâtre des Doms, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
⇢ du 3 au 5 novembre au Théâtre Sorano, Toulouse
⇢ le 18 novembre au Wolubilis, Bruxelles (Belgique)
⇢ le 19 novembre au Centre Culturel Stavelot Trois-Ponts (Belgique)
⇢ le 8 décembre au Centre culturel de Huy (Belgique)
⇢ le 17 décembre à la Maison de la Culture de Tournai (Belgique)
⇢ le 18 décembre à la MCATH, Maison Culturelle d’Ath (Belgique)
⇢ du 5 au 16 janvier aux Célestins, Lyon
⇢ les 9 et 10 février au Théâtre Marni, Bruxelles (Belgique)
⇢ les 11 et 12 février à la MNEMA, Liège (Belgique)
⇢ du 16 au 19 février à la ferme de Martinrou, Fleurus (Belgique)
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