« Quand je fétichise quelque chose, je n’ai pas simplement envie d’être avec cette chose : j’ai envie d’être cette chose. » Ainsi s’exprime, avec une nonchalance mêlée d’aplomb, Cade Moga dans l’une de ses riches conversations avec Samira Elagoz. Celles-ci pavent Seek Bromance, film fleuve de 3 h 40 dont ils sont les héros. C’est en ces termes que cet homme trans décrit les motifs de sa transition auprès de son ami et amant, qui entame la sienne peu de temps après leur rencontre. Les deux protagonistes – Cade est un artiste brésilien, Samira un vidéaste-performeur égypto-finlandais – ont pris contact en ligne puis, sur un coup de tête et alors que le Covid gagnait la planète, se sont rejoints pour vivre « la fin du monde » ensemble, au domicile de Cade à Los Angeles. Alors qu’autour d’eux les États-Unis – des Walmart, des autoroutes, du désert – sont plongés dans le coma pandémique, l’anti-héros charismatique et la « belladonna avec un complexe de victime » s’engouffrent dans un drama en split-screen dopé aux injections de testostérone. Le résultat a des airs de téléréalité arty ou de journal de confinement, et documente les étapes de cette romance égotique – séduction, fusion, répulsion. Mais l’intérêt de Seek Bromance se trouve ailleurs : dans son étude complexe de deux individus transmasculins qui ne se montrent pas pour qu’on les aime, mais pour qu’on épouse leurs contradictions.
Et c’est là une des forces du cinéma-vérité de Samira Elagoz : embrasser les conflits de l’identité et du genre sous une forme à la fois pop et exigeante. Depuis 2014, l’artiste accompagne ses films sur le circuit des festivals selon une formule qu’il a faite sienne : le ciné-conférence ou la projection performée. Chaque visionnage est rythmé par les monologues de la réalisatrice sur scène, qui complète les ellipses à l’écran – « ça rend les choses plus réelles si je suis là », juge-t-il dans un entretien. Et le « réel » compte pour ce cinéaste qui confond volontiers sa vie et son art. Bien avant d’évoluer en une « entité transmasculine », selon ses propres termes, Samira Elagoz est né en Finlande à la fin des années 1980, dans un village à 70 kilomètres d’Helsinki. Il passe là une partie de sa jeunesse « avec une mère célibataire et pauvre, au milieu de la forêt, sans bagnole. À l’école, on me harcèle en raison de mes origines égyptiennes. » Après des études de danse aux Pays-Bas et en Autriche, l’apprenti chorégraphe réalise vite que ce qui l’intéresse, c’est la caméra et ce qu’elle provoque. Ses premiers travaux en font l’expérience : Four Kings (2014) et Craigslist Allstars (2016) suivent ses rencontres avec des inconnus rencontrés sur internet. Un peu comme si Sophie Calle avait eu Tinder.
Cock Cock... Who's There? © Samira Elagoz À cette époque, Samira Elagoz – qui n’a pas changé de nom depuis sa transition parce que « les noms, c’est pour les pierres tombales » – s’identifie comme femme. Dans ses premiers films, alors même qu’il scrute la masculinité ordinaire, le vidéaste-performeur endosse les codes d’une hyperféminité tendance indie rock 1990’s. En 2016, Cock cock... Who’s there? engage une réflexion sur ce rôle, en partie à la suite d’un viol dont il a été victime au Japon. « J’ai réalisé ce projet quand il n’y avait pas encore de #metoo, se souvient-il en entretien. À cette époque, les œuvres qui parlaient de viol traitaient du statut de victime, mais jamais de leur agentivité. Moi, je voulais parler du dating après un viol et des contradictions liées au fait d’être à la fois sexualisée et sexuelle en tant que femme. » Dans cette enquête caméra au poing, Elagoz multiplie à nouveau des rencontres informelles avec une variété d’hommes, variant du risible au malaisant. Sur scène dix ans après, c’est avec un ton débonnaire et un cool désarmant que le trentenaire revient sur ces expériences et s’interroge de nouveau sur ses désirs post-trauma.
Seek Bromance © Samira Elagoz
Achevé en 2022, le projet Seek Bromance déplace également notre regard, cette fois-ci sur la question de la transmasculinité. Cade Moga, la figure qui obnubile le réalisateur, jongle avec les codes masculins les plus archétypaux – muscu, attitude – et s’improvise en mâle diablotin devant l’objectif. Cette fabrication de l’identité, le duo l’expose sans pudeur, ainsi que les dynamiques de pouvoir qui entravent leur idylle. Là encore, aucun angélisme ou désir de se faire le parangon de la transidentité. « Personne ne devrait représenter une “communauté”, insiste Elagoz. Car dès qu’un artiste est issu d’une minorité, on le juge en fonction de ce qu’iel représente et on attend d’ellui un haut degré de pureté. » Pureté morale, mais aussi pureté de genre en ce qui concerne les personnes trans. Les manières de « performer » l’identité, d’atteindre une « légitimité », sont au cœur des interrogations de Samira Elagoz : « Les hommes trans ne sont pas étrangers à la masculinité toxique. C’est même tentant d’adopter un tel rôle. Ce n’est pas la testostérone qui rend toxique, mais la pression de performer comme un homme. Pour certains, le moyen le plus direct de le faire est de rejouer des clichés, à savoir des formes factices et pathétiques de domination. »
Seek Bromance © Samira ElagozLors de son premier rencard avec son partenaire actuel, l’artiste transgenre new-yorkais·e Z Walsh, Samira Elagoz a d’abord hésité : « Pour une fois, je n’avais pas l’intention de filmer. Mais au final, pour la première fois, j’ai rencontré quelqu’un qui en avait autant envie que moi. Nous avons tout de suite documenté notre relation. » Une nouvelle idylle qui a donné lieu à un projet à quatre mains intitulé You can’t get what you want but you can get me (2023). Truffé de photographies et de screenshots, ce diaporama narratif déborde d’amour et se fixe davantage sur la relation que sur les entités qui la composent. Un pas de côté pour les deux artistes, à découvrir en continu au Printemps de Sévelin à Lausanne. Et un pas de côté aussi pour l’Odéon qui programme Cock, Cock et Seek Bromance deux week-ends d’affilée aux Ateliers Berthier. Une proposition à la croisée des formes et des genres, encore inhabituelle pour une telle institution.
Cock, cock.. Who’s there ? de Samira Elagoz du 12 au 15 mars à l’Odéon – Ateliers Berthier, Paris
⇢ rencontre entre Samira Elagoz, Caroline Bianchi, Simon(e) van Saarloos le 15 mars
Seek bromance de Samira Elagoz, du 18 au 22 mars à l’Odéon – Ateliers Berthier, Paris
You can’t get what you want but you can get me de Samira Elagoz et Z Walsh, projection du 5 au 22 mars dans le cadre du Printemps de Sévelin à l’Arsenic, Lausanne (Suisse)
⇢ rencontre avec Samira Elagoz et Z Walsh le 7 mars
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