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Le prologue que vous avez imaginé à cet opéra de Britten n’est interprété que par des personnages féminins. Pourquoi ce choix ? 

 

Dans le théâtre nô, tous les rôles, même féminins, sont joués par des hommes car la culture japonaise ne permettait pas aux femmes d’être sur le plateau. J’ai demandé au compositeur serbe Marko Nikodjavić d’imaginer une ouverture uniquement portée par des présences féminines, par opposition à celles masculines de Curlew River. Ce prologue met en scène un groupe de femmes qui creusent la terre de leur main pour y déposer leurs larmes. Cette histoire remonte ainsi aux origines de la rivière tout en présentant les rôles féminins auxquels se substitueront des rôles masculins sur le reste de la pièce. C’est une façon de dire : « Vous ne pouvez pas jouer cette pièce si vous ne vivez pas l’expérience de la douleur, comme l’a vécu cette mère qui a perdu son enfant. »

 


Le diagnostic de la « folie » a longtemps été un outil pour contrôler les émotions féminines. En reprenant la pièce de Britten, exposez-vous une forme ancienne de « gaslighting » ?

C’est avant tout la réhabilitation d’une douleur. Ces sentiments nous permettent de nous construire, il ne faut pas les refouler. La perte de références spatiales, l’impossibilité de définir si on est encore dans le monde réel : tout ceci est relégué à la folie dans notre culture. C’est pourtant de la souffrance. La « Madwoman » traverse toutes les cultures, elle existe au Japon mais elle est aussi très présente dans le théâtre shakespearien.

 


La pièce se construit autour de la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts. Comment la figurer sur scène ?

Il n’y a presque pas de décor sur scène, j’annule le plateau. Je travaille sur un système de brume qui recouvrera complètement l’espace. Les personnages apparaîtront et disparaîtront à travers cette fumée. Je m’inspire de lithographies japonaises sur lesquelles les nuages sont représentés par une « interruption » du dessin. Cette interruption, ce vide, symbolise ici le voyage entre le monde des vivants et celui des morts.


 

Quel sentiment ce vide peut-il insuffler chez le spectateur ?

La culture japonaise est habitée par les fantômes. Et je pense aussi que notre monde est mélangé à celui des morts : des présences nous accompagnent au quotidien, sans être là à proprement parler. J’essaie de reproduire ce sentiment de cohabitation, qui peut fournir du réconfort. Je ne dis pas que je crois aux fantômes. Mais j’aime cette idée d’une porosité entre deux mondes par le biais du deuil.  

 


Le théâtre nô est marqué par une grande sobriété, qu’on retrouve dans votre travail. Étiez-vous familière avec cette culture ?

Cette tradition n’appartient pas à mes références courantes. Mais j’y reconnais une stylisation et une symbolisation qui me parlent. Sans être chorégraphe, je travaille avec des gestes, et ça aussi, c’est dans le nô. J’ai aussi emprunté cet usage du masque, qui se dit « persona » en latin (« personne »). C’est ainsi que, dans Curlew River, les rôles féminins basculent au masculin. Pourtant, auparavant, je ne me sentais pas légitime pour m’emparer de ces éléments. Mais puisque Britten l’a fait, je vis à travers lui mon propre voyage au Japon. 

 


Comment s’inspirer de cette esthétique tout en évitant un regard orientalisant ?

Il faut être en veille constante. Côté décor, c’était simple : il n’y a presque rien au plateau. Côté costume, c’est plus délicat : il y a un équilibre à trouver. 

 


Dès sa création, la pièce de Britten se vivait comme une déambulation. Comment transforme-t-on un opéra en expérience collective ? 

D’habitude, dans mes pièces, je place le spectateur en « voyeur ». Ici, je fais le contraire. Curlew River répond à une forme musicale particulière : il n’y a pas de chef, l’orchestre est réduit et la pièce est composée de longues séquences narratives chantées. Pour casser le quatrième mur, j’ai fait passer un pont sur la fosse, qui connecte salle et plateau. Ainsi, les personnages s’adressent au public. Ce récit est triste, il fallait donc générer de l’empathie, créer une communauté autour du deuil de cette mère. La perte nous concerne tous. Je suis mère depuis un an et je vis avec la peur constante qu’il arrive quelque chose à ma fille. Parfois, la nuit, j’écoute son cœur pour vérifier qu’il bat. Notre vie est faite d’abandon et de perte. Et il ne s’agit pas que de la mort de nos proches. On perd un ami, un fils, ses parents, mais on perd aussi notre beauté, notre enfance.



I didn't know where to put all my tears & Curlew River, mis en scène par Silvia Costa seront présentés du 29 mars au 3 avril à l'Opéra de Nancy-Lorraine

 

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