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Depuis les années 1990, le terme « afrofuturisme » a beaucoup circulé. Quel sens prend-il dans votre spectacle Diaspora Pop ?

 

C’est l’autrice de SF américaine Octavia Butler qui est à l’origine du terme. Dans ses récits, les personnages sont pour la plupart des femmes noires. Pourtant, elle n’use d’aucun cliché, d’aucun adjectif trop connoté : ses descriptions ne cherchent pas à nous faire remarquer que ce sont des femmes noires. L'autrice raconte les intentions, le caractère de chaque personnage. Ses histoires se déroulent dans un monde où la population a changé, le genre n'est plus vraiment un sujet. Les gens sont devenus hybrides. Tout cela m’inspire. Dans Diaspora Pop, j’assume de générer ma propre mythologie. Je suis le produit d’une histoire de colonisation : née en Martinique, mes ancêtres viennent d’Afrique. D’ailleurs, le casting est fou. Sur scène, il y aura des surprises. On invite à chaque édition des figures de la scène locale. Il y aura par exemple Brenda Mour, une légende du cabaret, ancien backdancer de Dalida. Cette édition questionne le corps noir, un corps noir déconstruit, un peu plus queer, peut-être même en transition. La pièce raconte la genèse d’un monde : une déesse arrive sur la planète Terre, déjà pourrie, un peu foutue, et propose un show à ses habitants, parce que they need sunshine in their life

 


Votre pratique du drag porte un message antiraciste, un autre en faveur des droits LGBTQI+, mais aussi un discours contre la précarité et la captation des richesses. La culture drag est-elle intrinsèquement anticapitaliste ?

 

Déjà, si j’étais vraiment anticapitaliste, je ne serais pas sur Instagram, soyons francs. Mais la précarité fait partie de l’histoire et de la réalité des queens. Tout n’est pas que paillettes. Aujourd’hui, si les gens galèrent, si certains n’arrivent pas à remplir leur frigo ou à payer leur loyer, ce n’est pas à cause de l’appartenance religieuse ou de l’identité de genre du voisin. C’est qu’il y a une élite au-dessus de nous qui se fout de notre gueule. Mon éducation m’a politisée. Très tôt, ma mère m’a parlé de réalité économique. Elle me répétait : « If you want to be good in life, be a fonctionnaire. » Bon, j’ai choisi saltimbanque. Ça l’a un peu décontenancée. 

 



© Gaël Willay




Est-ce que le drag a un pouvoir transformateur pour la société ? 

 

Oui. Si elles s'y mettaient toutes, ça pourrait changer des choses.

 


Les médias mainstream sont friands de culture drag. Est-ce que vous avez parfois le sentiment qu’on vous jette en pâture ? 

 

Oui, mais ça devait bien arriver un jour. Je le rappelle souvent : Drag Race, c‘est de la télé-réalité. C’est donc du divertissement et c’est commenté comme tel. De toute façon, il n’existe aucune bible de la culture drag. Chacun est libre de l’utiliser comme bon lui semble. Je regrette parfois que la scène soit devenue un marché, avec la compétition que cela induit. Je regrette aussi que certaines jeunes queens aient une approche un peu superficielle de la pratique. Oui, ton make-up est magnifique, mais peut-être que ton personnage manque de fond. C’est quoi ton message ? Qu’est-ce que tu apportes de plus ? 

 



© Gaël Willay



 

En plein backlash réactionnaire, être un·e artiste queer, c’est s’exposer à une forte dose d’adversité. Quel peut-être le rôle du cabaret dans ce contexte ?

 

Il suffit de regarder les archives INA pour se rendre compte que la France a toujours été un peu raciste et homophobe. Ce pays a juste du mal à assumer son histoire, and it’s ok. Les discours d’extrême droite n’ont rien de nouveau. Ils sont simplement plus audibles aujourd’hui et, honnêtement, ça ne me fait pas peur. Quand j’écoute CNEWS, j’entends des gens en insécurité totale, qui ont peur de tout. Par contre, quand j’en entends certains se lamenter, l’air résigné, « de toute façon, en 2027, c’est l’extrême droite, c’est sûr », ça m’insupporte. Je refuse cette éventualité. La France est bien plus que ce que l’on entend à la télévision. Si le cabaret marche si bien en ce moment, c’est justement parce que le pays est en galère et que le burlesque est un bon moyen de partir en vacances. Pendant la seconde guerre mondiale, Paris était envahi de salles de spectacle, le cabaret était un loisir ultra populaire. Tout ça, c’est l’histoire de la France, et j’en suis très fière. Il faut revendiquer le fait d’être français, ne pas laisser ça aux fachos. Être français, c’est résister. On a réussi à faire tomber une monarchie, je le rappelle – ok, c’était une vaste manipulation bourgeoise, mais quand même, on lui a coupé la tête. Moi, je dis : baby, don't try us !

 


Diaspora Pop de Soa de Muse, Shei Tan & Mami Watta, les 20 et 21 février dans le cadre du Festival Everybody au Carreau du Temple


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