La salle est plongée dans l’obscurité. Une grande bâche de plastique rose recouvre la scène, quelque part entre le site industriel en construction et la membrane humaine. Des rangées de chaises sont installées en bifrontal. Au centre du plateau, cinq figures immobiles font face aux spectateurs. Coiffés de perruques blondes ou noires, vêtus de chemises et pantalons gris : à première vue, nous avons affaire à de parfaits Monsieur et Madame Tout-le-monde. À un détail près : ceux-ci n’ont ni yeux, ni bouche.
De longues minutes passent, ces êtres terrifiants bougent à peine et la tension monte. Sur le bord du plateau, Anaïs Cabandé construit méthodiquement un univers électroacoustique hautement anxiogène. Des bruitages organiques, gouttes d’eau ou souffle humain se mêlent à des éléments électroniques, glitchs et autres vocodeurs. Le tempo est lent, tout comme les mouvements du groupe, un basculement de droite à gauche à peine perceptible. On frissonne, on aimerait prendre nos jambes à notre cou mais, s’il est glaçant et dérangeant, ce tableau est surtout hypnotique et addictif.
Vient l’heure de la métamorphose. Le quintet s’arrache des bouts de peau à même le visage, dévoilant un œil, un sourcil, un coin de bouche. On tire des fils qui sortent de la gorge, des mèches de cheveux, des films plastiques cachés sous les costumes. Le body horror prend des allures clownesques, les expressions faciales provoquent le rire après l’effroi suscité par le tableau initial. Ce principe « d’effeuillage corporel », Lise Messina et Chandra Grangean l’avaient initié dans leur première création, Reface, en 2023. Usant déjà de la magie du make-up et du scotch, deux femmes changeaient de visage comme de chemise sous le regard ébahi du public, mettant en scène l’inconstance de l’identité humaine. Avec Strip, le duo se transforme en quintet, et si le moyen est le même, la finalité semble tout autre.
Dans les productions artistiques comme dans l’inconscient populaire, le groupe a souvent mauvaise presse, réduit à un outil d’influence ou de standardisation. Ici, c’est tout l’inverse : l’affirmation de l’identité naît de la mise en action collective. Pourtant, pendant une grande partie du spectacle, ces cinq-là ne forment qu’une entité. Le contact qui les lie est discret mais rarement rompu : une main sur l’épaule, deux dos qui se frôlent, des jambes entremêlées. Le quintet se meut d’un même mouvement. Et c’est cet élan, a priori unique, qui est à l’origine de la métamorphose finale et de l’apparition de l’individu. Sous les couches de perruques, de plastique et de sparadrap, se dévoilent des figures humaines singulières. Que signifie « ne former qu’un » ? L’individu doit-il s’oublier au profit du groupe ? Ou au contraire, l’élan collectif ne peut-il exister que s’il est porté par des forces individuelles ? À leur sauce et sans renoncer au gore ni au grotesque, Les Idoles posent les bonnes questions au bon moment.
Strip des Idoles a été présenté les 28 et 29 mai dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis au Pavillon, Romainville
les 15 et 16 octobre dans le cadre du festival Transforme au Théâtre de la Cité internationale, Paris
les 10 et 11 janvier 2027 dans le cadre du festival Transforme à la Comédie de Clermont-Ferrand
les 18 et 19 mars dans le cadre du festival Transforme aux Subs, Lyon
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