Disons-le tout net : Sturbzep est un très grand cru. Sans peur ni scrupule, la compagnie part cette fois-ci à la pêche au gros : le monstre du Loch Ness, rien que ça. Charriant avec elle l’imaginaire gothique des Highlands, la bestiole cristallise bon nombre des lubies de la compagnie : le canular et l’artifice comme sérums de vérité, l’insurrection théâtrale comme pulsion primitive, l’épouvante comme allégorie de l’oppression masculine, la communauté des weirdos comme rempart au fascisme qui vient. Bref, le jaillissement anarchique comme révélateur du monde tel qu’il va – c’est-à-dire tout droit vers le chaos. Tout obéit sur scène à ce principe de contagion d’une forme par une autre, entre cut-ups et vases communicants, entre comedia dell’ arte et Richard Foreman (dramaturge dada culte aux US que le Zerep place haut dans son panthéon). Ici, le fond est l’informe, et l’on est prié de laisser sa rationalité au vestiaire.
Débordant du rideau de scène, une baudruche de diablotin empiète sur le premier rang alors que la salle est encore allumée. Deux apprentis comédiens se plantent sous nos yeux et ânonnent leurs répliques avec un piteux accent british. Sans tarder, un Stéphane Roger monté sur ressorts vient les tabasser en les traitant de « petits mange-merde ». Le rideau peut enfin s’ouvrir : une lamproie géante jouxte une vulve en carton-pâte et des tentacules phalliques, un décor qui ne manque pas de rappeler Urotsukidoji, classique du manga. Non loin trône un ballon de quatre mètres de haut : la trogne à rouflaquettes de Tony Clifton, alter ego du génial comique Andy Kaufman, autre idole de la troupe. Comme toujours avec le Zerep, Sturbzep dévale dans une avalanche de références : du Grand Guignol à Tadeusz Kantor, du music-hall à l’art conceptuel, de Picabia à Gombrowicz. Tout ici fait signe et non-sens, raillant l’imposture du pouvoir comme le sentencieux du grand art.
La scène inaugurale vaut son pesant de Guinness : un pastiche de boulevard qui démonte par l’absurde la crise du couple et l’enfer domestique. Avec le Zerep, ça ressemble à du Feydeau mâtiné de Ionesco, dans un décor de maison de poupées gothique. On y retrouve Robert Wilson (Stéphane Roger), gynécologue de son état et homonyme du célèbre metteur en scène américain, en bisbille avec son épouse Christopher (Sophie Lenoir). Depuis une fenêtre du deuxième étage, cette dernière balourde avec nonchalance toutes sortes d’objets oversized : une cacahuète géante, des poumons, un chaudron « avec un compartiment moutarde et un compartiment saucisse », un pinceau de la taille d’un balai, un gland non moins démesuré, un câble électrique géant qui provoque des « châtaignes ». Elle y a même dégoté une « personne-enfant » (Erge Yu), mi-poupée mi-macchabée, renvoyant de façon subliminale à la crise des réfugiés. Le tout syncopé par les bruitages intempestifs d’une porte qui grince et claque, une sonnerie de téléphone, des bruits de pas et un fracas de verre brisé. C’est depuis cette même façade en toc que Stéphane Roger, entre dictateur fantoche et prédicateur libertaire, proclame « la République libre, indépendante et démocratique de Sturbzep » sous des hourras pré-enregistrés. Dans une ferveur toute vichyssoise, sa tribune se conclut sur un « Viva Tout ! ». Le diktat du canular étendrait-il sur le monde sa bénédiction souterraine ? Ou, inversement, la bouffonnerie cartoonesque des líder máximo serait-elle la source du Mal ?
Sturbzep carbure ainsi à un rythme soutenu et regorge de trouvailles ouutrancières. Dans un autre tableau, la personne-enfant, revenue à la vie, entame un monologue signé Pacôme Thiellement avant de se retrouver escortée par des zombies headbangers à tignasse. Parmi eux, le duo de dandies rockers hackedepiciotto, formé d’Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) et Danielle de Picciotto (co-fondatrice de la Love Parade), qui signe la bande son du show, entre easy listening et cha-cha post-indus’. En fil rouge du spectacle, les récits d’épouvante de Daphné du Maurier ou d’Ann Radcliffe se voient transposés en un ballet de derviches grimés façon Halloween. De là, on a tôt fait d’interpréter ces frasques scéniques au prisme de #MeToo. N’oublions pas que dans cette Écosse du XIXe siècle, la psychiatrie et la gynécologie naissantes associaient la sexualité et la reproduction féminines à des formes de monstruosité ou de pathologie psychique – une doctrine dont les Sœurs Brontë ont fait les frais. Plus incongrue encore, la poupée-faite-femme exécute une chorégraphie suggestive - très shokushu friendly - devant un impayable Stéphane Roger travesti en phoque. La rétribution d’une féminité spoliée par le macho maximo ? À ce stade du spectacle, on ne répond plus de rien.
De temps à autre, le Zerep se fait plaisir : une saillie bien sentie sur le collectif LaHorde (« le pompiérisme, très peu pour moi », cingle Sophie Lenoir) ou sur le théâtre documentaire et sa sociologie à gros sabots. Tout le monde en prend pour son grade, au risque de tirer sur des ambulances. Mais laver son linge sale en famille n’est pas le genre de la maison : la mécanique du burlesque chère à la troupe vise moins à dézinguer les icônes du moment qu’à élaborer une forme d’art inédite. Pour Sophie Perez, ce serait un théâtre total, fourre-tout et défourailleur, où la forme est reine, avale et recrache les acteurs comme les spectateurs, le temps d’un freak show forain qui s’assoit sur la bienséance comme sur un coussin péteur. Non pas par provoc facile, mais pour mieux établir le règne de la poésie, une poésie profanatrice autant qu’un précipité de connerie, charriée depuis les tréfonds d’une humanité vacillante. Voici venu le règne d’Ubu et des fake news, comme un cauchemar devenu réalité. Aux dernières nouvelles, le monstre du Loch Ness se planquerait sous les ors de la République et il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il remonte à la surface.
Sturbzep du Zerep a été présenté les 14 et 15 octobre au Quai, Angers
⇢ les 16 et 17 décembre aux Subs, Lyons
⇢ du 25 au 28 mars 2027 à la MC93, Bobigny
⇢ du 26 au 29 mai dans la cadre de la carte blanche « La satiété du spectacle » à l’Odéon, Paris
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