Quinze ans après l’avoir amorcée, Winter Family met un point final à sa trilogie sur Israël avec Taglit – Droit du sang. Dans ce dernier volet, le duo rejoue la visite touristique du deuxième, H2-Hébron, qu’il élargit ici au pays entier, et renoue avec le dispositif sobre et efficace du premier, Jérusalem Plomb durci. Revoilà donc Ruth Rosenthal en guide, quelques objets choisis avec soin et des vidéos qui se passent de tout commentaire. Ce nouveau spectacle le confirme : ce dispositif ne relève pas du simple gimmick. D’une part, parce que la meilleure manière de montrer que le pire est en marche est souvent de ne surtout rien changer à ses outils de mesure – par contraste, le tremblement du monde n’en est que plus saisissant. D’autre part, parce que, cette fois, ils incarnent la parole des Palestiniens en la confiant à la comédienne Mayya Sanbar.
Cela fait quinze ans, donc, que Winter Family creuse l’énigme politique d’Israël. Après s’être penchés sur les politiques mémorielles et leur instrumentalisation, puis sur la colonisation en Cisjordanie, Ruth Rosenthal et Xavier Klaine s’intéressent aujourd’hui à la propagande orchestrée par l’association Taglit dans le contexte post 7-Octobre. Fondée en 1999, cette structure offre des voyages éducatifs d’une dizaine de jours à de jeunes adultes d’origine ou de culture juive venant du monde entier pour les inciter à faire leur alya. L’enjeu est de taille : pour la première fois depuis sa création en 1948, Israël enregistre un solde migratoire négatif plus de trois ans d’affilée.
Reprenant le parcours d’un de ces tours organisés, la pièce traverse les hauts lieux du pays et les mythes qui leur sont associés. Plutôt que de les debunk, elle en grossit le trait et les juxtapose avec d’autres histoires, palestiniennes celles-ci, issues de l’époque contemporaine mais pourtant plus enfouies. La scène se fait alors le terrain d’une lutte des récits. Avec son petit uniforme, Ruth Rosenthal prend la scène et parle fort, accompagnée de deux gardes armés. Depuis les gradins, Mayya Sanbar peine à se faire entendre et saisit chaque silence pour rappeler les faits. À Haïfa, la première dit « ville de la coexistence », la seconde rappelle l’opération « Nettoyage du Levain » d’avril 1948 – un carnage. Sur les bords de la mer Morte, la première dit « vos comptes Insta vont exploser », la seconde raconte qu’en 1951, les Bédouins qui vivaient là sont devenus des « habitants illégaux » quand leurs terres ont été confisquées. À Safed, la première dit « c’est la ville de la Kabbale » et égrène une liste de stars venues en pèlerinage. La seconde récite une autre liste : celle des villages détruits dans le district lors de la Nakba. Celle-ci dure de longues minutes.
La charge politique est sans appel. D’autant que ces parallèles géographiques se rejouent sur l’axe historique. Régulièrement, les actrices sont interrompues par des vidéos – pub pour Taglit, spot de la Knesset, clip de rap – dans lesquels se lit la militarisation avancée de la société israélienne. L’armée est glamourisée, les appels à l’anéantissement de Gaza normalisés et esthétisés. Remises en perspective dans leur profondeur temporelle par le texte porté par Mayya Sanbar, ces images disent moins la dérive d’un pays gouverné par une extrême droite fascisante, que le déploiement enfin assumé d’un projet étatique colonial fondé sur l’expropriation et l’extermination de masse. Une telle lecture politique est rarissime sur les scènes de théâtre. Elle coûte et elle a le goût du sang. Le regard rougi de larmes de Ruth Rosenthal au moment des saluts en est la preuve si besoin.
Taglit de Ruth Rosenthal & Xavier Klaine (Winter Family) a été présenté du 25 au 30 septembre à Vidy-Lausanne (Suisse)
⇢ les 19 et 20 novembre au TNB, Rennes
⇢ les 11 et 12 février 2027 à Carré-Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles
⇢ le 7 et 8 mai au Centre de Culture, La Chaux-de-Fonds (Suisse)
⇢ dates françaises à venir sur la saison 27/28
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