« Infans : celui qui ne parle pas ». D’emblée, une simple définition projetée sur le rideau de scène nous rappelle la condition de celui qui n’a pas son mot à dire. Ce statut de subalterne, on le retrouve aussi à la cour de Thèbes et pour commencer chez ce soldat en faction à l’avant-scène, qui n’arrive pas à se retenir de danser pendant sa garde. Voici le premier d’une longue série d’échos appuyés entre Antigone, tragédie de Sophocle, et la trajectoire d’Eden, enfant placée à l’Aide sociale à l’enfance puis jeune femme en quête de reconnaissance. D’un côté, la révolte d’une sœur pour offrir une sépulture à son frère ; de l’autre, celle d’une enfant se battant pour la stabilité familiale qu’on lui refuse. Et c’est cette mise en miroirs qui déterminera tous les choix de Taire, huitième mise en scène de la Franco-Irakienne Tamara Al Saadi. La lumière, clinique dans un foyer, en clair-obscur sur le trône de Thèbes ; le décor, de l’anonymat d’un bâtiment urbain à la grandeur des murailles de la cité grecque ; les costumes : du sweatshirt à capuche casual aux drapés antiques. Un « deux salles deux ambiances » que soutiennent avec fluidité les douze interprètes de la pièce.
© Christophe Raynaud de LageMais l’élément central ici est l’écoute, cœur du dispositif de Taire. Les ambiances sonores marquent elles aussi le passage d’un registre à l’autre : au vacarme de la mythologie répond le silence du réel. Pour l’incarner, Tamara Al Saadi n’a pas lésiné : l’action en plateau est bruitée par une partie de la troupe et c’est le musiciens Franco-Libanais Bachar Mar-Khalifé qui assure la bande son, partiellement en live. Les deux héroïnes se démarquent aussi par leur pratique de l’oralité : Antigone, le verbe haut dans la tragédie de Sophocle, est muette chez Al Saadi ; par contraste, l’élocution d’Eden est éruptive, à croire que l’héroïne d’aujourd’hui a hérité de la figure tragique. Hélas, dans les deux cas, les besoins des jeunes filles sont tus et leur parole négligée.
Une telle analogie peut-elle alors tenir de bout en bout ? Oui et non. Quelque chose dans la bravoure d’Antigone en pleine Antiquité ne fait pas le poids avec la cruauté toute prosaïque du réel social contemporain et du chaos administratif qui l’incarne. Contre qui diriger sa révolte quand en lieu et place d’un empereur se tient une institution désincarnée et fissurée par des baisses de moyens financiers et humains ? Contre soi et les autres ? La question reste suspendue et le constat bien amer. Rien qui n’oblitère pour autant la force évocatrice de cette mise en scène dynamique et foisonnante.
TAIRE de Tamara Al Saadi a été présenté du 21 au 23 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon à la FabricA
⇢ du 30 septembre au 4 octobre au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
⇢ du 25 au 27 février 2026 au tnba, Bordeaux
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