Lorsque l’on pénètre dans la cour carrée du musée, les danseur·euses sont déjà là, portant tous un transparent flottant autour d’un justaucorps académique. L’un marche presque au ralenti, pieds nus sur les graviers. Un autre reste assis sur un banc, le dos légèrement courbé. Un troisième se faufile sous les coursives. Plus loin, d’autres encore vaquent à leur existence. Tous·tes ont le regard vide. Lorsqu’une musicienne s’élance dans un premier morceau, iels viennent à sa rencontre, et, chacun à leur rythme, mettent leur pas dans les siens. Toujours le même visage inexpressif. On pense au Joueur de flûte de Hamelin, emmenant – après les souris – tous les enfants du village. Gamins hypnotisés, zombies ou automates ? La sensation de naviguer entourés de présences fantomatiques ne nous quittera pas, colorant toute l’expérience d’étrangeté.
© Blandine Soulage
Or, l’inconfort est souvent propice aux questions. Plus la déambulation progresse, plus notre regard devient sujet à caution. Tout n’est ni visible, ni audible, nous dit la chorégraphe portugaise, mais est-on jamais sûr de ce que l’on voit ou même de regarder au bon endroit ? Car il y a ce qui saute aux yeux – le ballet de corps prenant le relais les uns des autres tout en tours et pirouettes –, puis ce qui saute aux oreilles – l’étendue de la musique de Boulez déployée en solo, au piano ou en ensemble à cordes – et enfin tout le reste. Ici, cette bouche d’aération. Là, l’envers d’une statue. Là encore, les autres spectateurs, plus ou moins attentifs. Puis le craquement du parquet, le grincement d’une chaussure sur la pierre, un silence avant de repartir. Les creux se font plus saillants que le reste. Qu’importe si la pièce porte ou non sur la réception du spectateur : chacun, en solitaire, depuis son point de vue, s’est composé son propre spectacle dans les espaces du Musée des Beaux-Arts. Et c’est là peut-être un des derniers luxes en matière d’expérience artistique : être libre dans notre regard, s’émanciper des « clefs de lecture ». Ce qui n’est pas rien dans un musée, cette institution qui, depuis des siècles, décide de ce qui vaut la peine d’être admiré, quand et même comment.
Tout n’est pas visible, tout n’est pas audible de Tânia Carvalho a été présenté les 27 et 28 septembre dans le cadre de la Biennale de la Danse au Musée des Beaux-Arts de Lyon
⇢ du 3 au 5 octobre dans le cadre du Festival d’Automne au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
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