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Euphorique, un garçon raconte sa première fois. Un autre un coup d’un soir au goût amer. Un autre encore, obsédé par son image, dit se donner une contenance en prenant des airs inspirés « d’un tableau de Hopper ». Plus tard, un pick-up artist allemand donne une formation à la sauce masculiniste – et une séance de sport vire à la décompensation psy. Ces confessions intimes et ces instantanés nous sont familiers : ils sont l’époque, ils sont la condition occidentale. C’est cette matière, quotidienne et triviale, que les six chanteurs-musiciens de The Alonetimes interprètent avec vigueur, une heure durant, dans le malicieux collage qu’ont pensé pour eux Jennifer Walshe et Philip Venables. Et leur démonstration est sans appel : la solitude des grandes villes ne date pas d’hier.

 

Reconnus dans la sphère lyrique, les deux compositeur·ices – elle irlandaise, lui britannique – proposent ici un objet séduisant à la croisée du concert performé et de la chronique de mœurs, proposition plutôt rare autant sur la scène musicale que théâtrale. Ce décalage, The Alonetimes le cultive à plusieurs niveaux. Côté partition d’abord, des formes vocales et sonores ouvragées côtoient des séquences quasi-pop façon big band moderne. Côté matériaux ensuite, la pièce mêle le littéraire à l’informel, le témoignage chanté à des fragments écrits projetés. Sur un écran en fond de scène défilent des échanges publics ou privés qui disent tous un cruel manque d’amour et une difficulté croissante à communiquer : apps de rencontre, annonces sur des forums, ghosting par texto, ou encore tweets de CEO de la tech claironnant l’avènement d’une IA de compagnie pour urbains esseulés. À cette mosaïque des temps modernes, le spectacle oppose des flashbacks d’époques antérieures, principalement des chants aux accents médiévaux. Et l’analogie fait mouche : des troubadours à WhatsApp, c’est toute une archéologie de la névrose qui se déploie en chanson. Cette collision temporelle touche son climax lors d’une des scènes les plus réussies du show : sur fond de BPM, deux performeurs décrivent une scène dans un club gay à Londres et le reste de la troupe les rejoint pour une ronde du Moyen-Âge, générant une cacophonie par-delà les siècles et les modes de vie.

 

Plus que les époques ou les mœurs, ce sont les genres et les registres que Jennifer Walshe et Philip Venables se plaisent à mélanger. Leurs interprètes, versatiles et toniques, en queue de pie ou en streetwear, enchaînent les numéros selon un régime de scène qui tient autant de l’entertainment que de la création lyrico-moderne. Jugée suspecte sur le continent européen, cette flexibilité artistique est pourtant courante dans le monde anglosaxon. Rien d’étonnant donc à ce que l’énergie de la pièce déborde sur la comédie musicale par endroits, ajoutant à la douce ironie qui plane sur cet inventaire en règle de l’aliénation contemporaine. Et c’est là tout le sel de The Alonetimes : produire un crowdpleaser imparable avec les moyens du classique contemporain, tout en dressant un portrait acide de nos intimités sous le capitalisme tardif. 

 

The Alonetimes de Jennifer Walshe et Philip Venables a été présenté du 16 au 18 avril à la Fondation Cartier, Paris

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