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Seule sur scène devant un fond vert, Liz Santoro exécute une suite de mouvements qu’elle enchaînera jusqu’à la fin du spectacle : pointe de pied, petits sauts, ronds de jambe. La danseuse formée au classique répète ses gammes. La grâce touche chacun de ses gestes mais quelque chose résiste : certaines poses s’avèrent moins fluides, plus saccadées. Et pour cause : This is Unreal a été écrit avec l’aide d’une IA. Pour concevoir la pièce, l’Américaine a enfilé un costume à capteurs qui a enregistré sa gestuelle quotidienne et sa manière de danser. Ces données ont alimenté un avatar numérique de la danseuse, en partie auteur de la chorégraphie qui se déroule sous nos yeux. À l’heure où la sphère créative s’affole de voir son travail pillé par la machine, Liz Santoro se jette dans la gueule du loup en confiant jusqu’à des extraits de son répertoire chorégraphique à l’IA. C’est donc le vécu, l’identité artistique et même l’égo de l’artiste qui sont ici en jeu.

 

Formellement, This is unreal est un flux : de parole et de danse, en simultané et en continu. Santoro déroule sa bio en vrac : sa formation initiale, son arrivée en Europe pour donner corps à sa vocation, son passage dans la troupe de Madonna. Un jour, un doute l’assaille : va-t-elle faire cela toute sa vie ? À savoir : « fabriquer des objets invisibles qui n’existent que de brefs instants » ? La crainte de ne rien laisser derrière soi, de tomber dans l’oubli, de disparaître quand le rideau se ferme : voilà la condition de bien des travailleur·euses du spectacle vivant.

 

Sous le ton informel de la danseuse – qui interagit volontiers avec le public entre deux anecdotes –, un abyme se creuse. Au fil du spectacle, la chorégraphe semble étrangère à elle-même. Elle l’annonce : sa mémoire est atteinte de paramnésie, une sorte de déjà-vu très puissant qui lui génère de faux souvenirs. À partir de là : comment recevoir son récit ? Son double numérique, qui apparaît à l’écran en toute fin de spectacle, entretient le doute. « Je ne me suis pas reconnue dans cet avatar mais, malgré tout, j’ai identifié certaines des attitudes corporelles de mon grand-père, ou des gestes que m’avait enseignés un de mes premiers profs de danse », commentera Liz Santoro à l’issue du spectacle.  

 

Selon la terminologie consacrée, quand l’IA invente de fausses informations pour combler ses lacunes, on dit de celle-ci qu’elle « hallucine ». Et si les humains « hallucinaient » aussi, à leur façon ? Raconter sa vie, comme le fait ici l’artiste, est un acte de reconstitution qui implique, aussi, de colmater les brèches. This is unreal attrape donc au vol deux intelligences au moment de leur bascule vers l’affabulation. Avec finesse, Liz Santoro et son co-metteur en scène Pierre Godard convoquent l’outil technologique comme point de départ d’une réflexion autobiographique – et l’ego de l’interprète-cobaye en sort renforcé. Donc, pas de panique : non, l’IA ne remplace ici ni l’humain ni l’artiste. Si le logiciel a mis huit minutes à proposer une suite de phrases chorégraphiques à partir du répertoire de Liz Santoro, cette dernière a passé vingt jours à les apprendre pour ce spectacle – avec tout son corps et sa personnalité. 

 

 

This is Unreal de Liz Santoro et Pierre Godard a été présenté les 28 et 29 novembre à Scène de recherche de l'ENS Paris-Saclay, Gif-sur-Yvette

 

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