« En tant que créateur, quelle est votre histoire ? » Pour le sixième volet du cycle Histoire(s) du théâtre, c’est au tour de Tiago Rodrigues d’affronter la fameuse question lancée par Milo Rau en 2018. Habité par la disparition d’un père charismatique, No Yogurt for the Dead aborde le sujet de la filiation et du deuil à travers une balade musicale et onirique en milieu hospitalier.
No Yogurt for the Dead est sûrement votre création la plus personnelle. Elle raconte le décès de votre père, ancien journaliste malade d’un cancer, et la découverte de son carnet, rempli d’inscriptions illisibles. Écrire cette pièce était-il une façon de percer le mystère ?
Le metteur en scène allemand Heiner Müller dit qu’on fait toujours du théâtre en dialogue avec les morts. Quelques années après le décès de mon père, j’avais l’intuition que faire cette pièce, c’était renouer avec lui. Le théâtre permettrait ce qui lui a été refusé de son vivant : réaliser son dernier grand reportage, celui sur sa mort. Quand il a été admis à l’hôpital, il savait qu’il lui restait quelques semaines à vivre. En redécouvrant le cahier qu’il m’avait demandé de lui fournir, j’ai réalisé que, à part le titre (qui est aussi celui du spectacle), tout était indéchiffrable. Je l’ai vécu comme un gâchis. Plus tard, quand l’hypothèse d’une pièce qui opérerait comme un portrait de ma relation avec le théâtre s’est posée, j’ai considéré différemment ce carnet. J’avais l’espoir que la pièce me permettrait de compléter ce que la vie, ou plutôt ce que la mort, avait empêché.
Vous tissez un lien entre le travail journalistique du père et celui d’artiste du fils, ce qui pose un dilemme : comment concilier le récit factuel et la fiction ?
À chaque spectacle, je cherche à établir une déontologie – un terme très journalistique. Quand j’ai travaillé avec les témoignages d’humanitaires, les personnes interrogées m’avaient imposé leurs conditions, notamment celle de ne pas les identifier précisément. Pour No Yogurt for the Dead, je me suis posé une seule question : qu’est-ce que mon père me permettrait ? Non pas dans le sens où je chercherais à lui obéir, mais pour trouver un cadre. Il faisait souvent des blagues à propos du fait que je n’étais pas journaliste, que je n’étais pas capable de me contenter des faits. Donc, je me suis dit que dans cet humour, dans cette façon qu’il avait de me regarder, il m’offrait une liberté. Cette histoire m’appartient mais je la traite comme si c’était de la fiction, ce qui la rend plus accessible pour le public. J’invente des noms et je passe par l’abstraction. Je ne suis pas là pour rendre hommage, pour faire du journalisme ou un portrait fidèle, je suis là pour inventer une histoire. Le dernier reportage de mon père est un échec et c’est précisément là où le théâtre peut naître. Dès que l’actrice met une barbe postiche et annonce qu’elle s’appelle Barbe Longue, la théâtralisation commence. Cette appropriation est inévitable, c’est un processus universel à l’échelle de nos histoires familiales et collectives, à l’échelle de la société. Dans ce royaume de fiction et de poésie que nous avons créé, il est possible de gagner le duel avec la mort.
Quel type d’homme était votre père et quelle vie a-t-il mené ?
C’était un homme qui se définissait surtout par ses valeurs, d’une intégrité féroce. Sa vie fut marquée par la littérature et par son opposition à la dictature militaire. Après son exil en France dans les années 1960 et la mort de son frère dans la guerre coloniale, il est revenu à Lisbonne pour être journaliste. C’était un homme réservé mais fraternel, et extrêmement rigoureux. Je crois avoir hérité d’une forme de pudeur de sa part. Par ailleurs, mon écriture est influencée par des techniques journalistiques – ma matière première est constituée d’interviews, de documents et d’archives. Avoir un fils artiste rendait très fier mon père même s’il jugeait superflue la vie mondaine qui va avec. Dans la pièce, les élections tombent pendant qu’il est hospitalisé. Il découvre, alité, qu’il ne peut pas voter depuis l’hôpital, la loi ne le permettant pas. Il a mobilisé de nombreux patients sur le sujet et fait publier une tribune. Je lui ai proposé de lui offrir ma voix et de voter pour lui. Il a accepté mais dans l’isoloir, j’ai voté un peu plus à gauche que ce qu’il m’avait demandé. Quand je lui ai dit, il m’a répondu qu’il était très fier que je n’ai pas obéi à sa consigne. C’était notre conviction commune : le désaccord est toujours positif.

Cette pièce a été produite dans le cadre du cycle Histoire(s) du théâtre de Milo Rau. Comment avez-vous reçu cette invitation ? Vous sentiez-vous prêt à prendre un tel recul sur votre carrière ?
Je le dis très sincèrement : je me fiche de ma carrière. Je pense uniquement au prochain spectacle. Je ne sais même pas combien de pièces j’ai fait. Je n’en ai aucune idée. La seule chose que je peux dire c’est que lorsque Milo Rau m’a invité, je lui ai répondu : « Il me semble que j’ai déjà fait pas mal de spectacles qui racontent “mon histoire du théâtre”. » By Heart par exemple, créé il y a 13 ans, cherchait à montrer l’essentiel. Pour moi, le théâtre propose ce que la vie n’a pas permis. Fernando Pessoa, un grand écrivain portugais dit : « L’art existe parce que la vie ne suffit pas ». Je ne suis pas sûr d’être entièrement d’accord mais la fiction sur scène est définitivement une forme de vie soulignée. C’est la vie avec un point d’exclamation. C’est quelque chose qui permet d’en compléter l’incomplétude.
Sur la forme, No Yogurt for the Dead brasse large : du réalisme à l’onirisme, du récit à la comédie musicale. Que permet cette variété de registres ?
La forme traduit l’état entre la conscience et le délire que mon père a atteint à un moment de sa lutte contre la maladie. La musique s’intensifie et agit comme une passerelle vers la folie. Progressivement, on a laissé la guitare et le chant fragmenter le récit, comme si la maladie était une force poétique. Cette abstraction entame la linéarité des choses, il n’y a plus nécessairement de nexus, ou de logique concrète et narrative. Les souvenirs et les événements se troublent et deviennent des apparitions, des flashs et des fragments.

Dans la pièce, le fado mobilise cette mélancolie portugaise typique : la saudade – avec tout ce que ce concept implique d’essentialisation. Sur quoi se porte votre propre nostalgie ?
J’ai du mal à généraliser. Je refuse toute forme de simplification du monde même si je suis un individu profondément marqué par cet héritage culturel et que je suis habité par cette espèce de douce tristesse qui est associée au fado. Cette musique est très présente dans ma famille, pas de manière professionnelle, mais comme une forme d’expression collective. À chaque rassemblement, les gens chantent, même ceux qui chantent mal. Et tout le monde connaît les fados par cœur. J’ai toujours été un peu étonné par le fait que les Portugais soient toujours si émus en retournant dans leur pays. Puis, j’ai émigré en France pour venir travailler à Avignon, et la première fois que je suis rentré au Portugal, à la vue du péage sur l’autoroute, j’ai fondu en larmes. Je ne comprenais pas pourquoi. C’est une filiation. Je ne suis pas du tout attaché au concept de nationalité, mais l’idée d’appartenir à une langue, à une culture et à un peuple spécifique me touche beaucoup. Lisbonne me manque énormément. Même quand je suis à Lisbonne, Lisbonne me manque. Ça, c’est le plus portugais que je puisse être. Quand j’arrive à Lisbonne, je commence déjà à faire mes adieux.
No Yogurt for the Dead de Tiago Rodrigues sera présenté du 18 au 20 juin au Grand Palais, Paris
Lire aussi
-
Chargement...

