« Toute la vie est un voyage vers la mort. » C’est le genre de sentence trouvées sur les étiquettes des sachets Yogi Tea qu’assène Stéphanie Aflalo, lunettes de soleil au bout du nez, en introduction de sa nouvelle « récréation philosophique ». Une entrée en matière insolite, typique de cette comédienne et metteuse en scène réputée sur la nouvelle scène française pour ses créations économes en moyens à la croisée de la philo et du perso. Dans son solo Jusqu’à présent…, elle divaguait depuis la pensée du linguiste Wittgenstein. Puis, dans un duo avec Antoine Thiollier, L’amour de l’art, elle délirait autour des codes de la médiation muséale. Cette fois, Tout doit disparaître traite de la mort. Et pourtant, on rit encore.
En faisant infuser sa tisane, Stéphanie Aflalo poursuit la lecture de ces petites phrases « inspirantes » qu’on trouve dans les boîtes de thé, mais, pas de chance : toutes évoquent le trépas, l’éphémère de l'existence. C’est seulement une fois abreuvée de références philosophiques – Wittgenstein, à nouveau, et Sénèque, entre autres – que la pièce peut commencer. Comme toujours chez la performeuse, le début du spectacle est sans cesse différé selon un procédé qu’elle reconduit de pièce en pièce. Mais, cette fois-ci, ces précautions préliminaires accompagnent un thème plus intime : la mort prochaine de son père.
Second personnage du récit, le septuagénaire apparaît dans un écran de télé familiale, encadré par un rideau rouge de théâtre. Un dispositif simple qui pose un cadre de référence universel et permet de dépasser le biographique. Via ce système, le père s’adresse à sa fille depuis le passé. Elle lui répond au présent, le présent du théâtre, chaque représentation le rapprochant de la séparation définitive. Tout doit disparaître joue avec les temporalités et rappelle ce rapport au temps singulier qui lie ceux qui s’en vont et ceux qui restent. Toujours inventive, Aflalo va plus loin et imagine un rituel, orchestré par son père lui-même. Cette série d’actions ridicules – croquer dans une pomme puis la recracher – exige d’elle une confiance totale en son paternel et, plus largement, en l’existence. La jeune femme atteint un état de détachement serein, une aptitude à lâcher prise face à l’irrémédiable, supposée lui être utile lorsque son père disparaîtra pour de vrai. Ponctuée par des pointes de dérision – la marque de fabrique Aflalo –, la pièce nous rappelle une des vertus du rire : dédramatiser l’existence. À cet effet, Tout doit disparaître carbure à l’humour juif et désamorce, l’air de rien, une des grandes tensions qui habitent le corps social : peut-on rire des autres ? Car l’humour a aussi une autre vertu : faire penser.
Avec cette nouvelle « récréation philosophique », Stéphanie Aflalo fait encore ce à quoi elle excelle : manipuler de la théorie de haute volée sans se vautrer dans le didactisme ou le cours magistral – une gageure sur un plateau de théâtre. La richesse du fond, l’intelligence de la langue, pourraient faire rêver les spectateurs à un dépassement de son esthétique DIY. Après tout, pourquoi ne pas oser une scéno plus abondante ? Mais cette dernière création réaffirme les ambitions de la metteuse en scène : créer de la pensée et des mondes uniquement par la parole et la conversation. Et c’est très bien comme ça.
Tout doit disparaître de Stéphanie Aflalo a été présenté au Phénix à Valenciennes les 4 et 5 mars.
⇢ le 18 juin à la Maison Folie Wazemmes, Lille
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