Plongés dans la pénombre, suspendus presque au ras du sol par une myriade de fils, les corps des interprètes semblent ne former qu’un seul organisme, massif de corail ou fossile venu du fond des âges. Souffles caressant sable et branchages, la création sonore d’Anne Lepère nous plonge vers les abysses. Convoquant la profondeur géologique, cette première image fonctionne comme un symbole, une clé qui nous guide à travers la petite heure de spectacle. Il sera bien question de temps dans cette nouvelle création du duo Tumbleweed formé par Angela Rabaglio et Micaël Florentz, rejoints ici sur scène par Florencia Demestri. D’un temps qui s’étire, se creuse de l’intérieur, moteur de changements profonds et radicaux, mais provoqués par une infinie somme de presque rien. Longtemps, les danseurs restent parfaitement immobiles, nous invitant avec douceur à la patience et nous avertissant : le spectaculaire peut bien se passer d’éclat.
Après The Gyre, première pièce née des sensations dont ils ont fait l’expérience lors de leurs longues marches en Islande, Tumbleweed puise une nouvelle fois son inspiration dans les phénomènes physiques et les sciences naturelles. Cherchant une nouvelle façon de se mettre en mouvement, simple, limpide et sans tricks magiques, ils ont inventé un dispositif de cordes et de contre-poids permettant à leur corps d’entrer en lévitation. Alors qu’ils avaient déjà leur titre – un vers du dadaïste Tristan Tzara – ils rencontrent le concept de « blanc dehors », un phénomène optique atmosphérique qui gomme les contrastes et efface l’horizon, provoquant une perte de repères.
© Arnaud Gerniers
Sur scène, ce trouble de la perception nous laisse vagabonder et convoque de grandes puissances imaginaires. Comme en apesanteur, tantôt recroquevillées, tantôt élancées, les silhouettes des danseurs prennent l’apparence de créatures marines, de timides fœtus des débuts de l’humanité ou encore de chauves-souris aveuglées par la lumière. Mais malgré les fils, visibles à tout instant, jamais la menace du pantin ne fait surface. C’est que sans doute, ceux-ci parlent bien davantage de ce réseau d’interdépendance dans lequel nous sommes tous pris, et que l’on peut apprendre à chérir, plutôt que de chercher à tout prix à s’en libérer.
Dehors est blanc de Tumbleweed a été présenté les 28 et 29 septembre aux Subs, Lyon, dans le cadre de la 20e Biennale de la danse
⇢ les 10 et 11 novembre à Charleroi Danse, Belgique, dans le cadre de la Biennale de la danse de Charleroi
⇢ du 21 au 23 mars 2024 aux Brigittines, Bruxelles, dans le cadre du festival In Movement
⇢ du 10 au 12 avril aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles

