« Lorsque vous fermez les yeux et que vous vous concentrez sur ce qui vous entoure, qu’entendez-vous ? » Ne vous laissez pas avoir par ce titre trompeur : ici, il ne sera pas question de voir mais bien d’entendre, de toucher et de sentir. C’est d’abord le chant assourdissant des cigales qui nous parvient. Les bribes indéchiffrables d’une discussion étouffée. Les murmures lointains des moteurs de voiture. Le danseur Saïd Gharbi écoute patiemment les énumérations des spectateur·rices. Séparé en quatre groupes, le public s’est laissé guider dans la garrigue environnant le Théâtre des 13 vents près de Montpellier où il a pu faire la rencontre d’un·e des quatre performeur·euses de Vision. Pour cette nouvelle création, les chorégraphes Éric Minh Cuong Castaing et Aloun Marchal et la dramaturge Marine Relinger collaborent avec quatre artistes malvoyant·es. Loin des attendus spectaculaires de la danse contemporaine, la pièce pose une question : dans une société qui valorise la vue comme le sens le plus important, comment recevoir différemment une proposition artistique ? Ou dit autrement : comment désapprendre à voir.
Après l’escapade, c’est sur le plateau que se rejoignent les quatre groupes. Chacun s’est vu confié un son – bourdonnement, claquement, murmure – à reproduire. Spectateur·rices et performeur·euses naviguent ainsi sur la scène, propageant ce bruit dans un brouhaha hypnotique. Tout au long de la pièce, le public ne quittera plus cet espace. Par moment, on l’invite à s’asseoir en retrait, le temps d’un solo ou d’un duo porté par les artistes. Comme lorsque Nathalie Milon et La Flâme s’adonnent à une bataille sonore, lyrique pour l’une et gutturale pour l’autre, à travers la salle. Ou bien lorsque Saïd Gharbi et Emmanuel Coutris s’élancent dans une chorégraphie faite de bonds et d’enlacements. Ces moments, marqués par un rapport plus traditionnel entre artiste et public, producteur et récepteur, ne durent jamais longtemps. Ils sont rapidement remplacés par des élans collectifs qui, dans leur fragilité et authenticité, font toute l’essence de la pièce.
Alors que le spectacle touche à sa fin, performeur·euses et spectateur·rices sont debout au centre du plateau, relié·es par un même contact physique, touchant la clavicule de la personne la plus proche, et animé·es d’un même bourdonnement. Puis, le groupe se met en mouvement : certain·es se baissent, se lèvent, se déplacent, sans jamais briser ce lien. Il n’y a pas de musique, de décor ou d’effet de lumière. Ainsi réunis sur la scène, il est impossible à quiconque de visualiser la chorégraphie de ces corps incarnant chacun le maillon d’un écosystème éphémère. Il n’y a ainsi rien à voir mais tout à vivre et ressentir.
Vision d’Éric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal & Marine Relinger a été présenté les 25 et 26 juin dans le cadre du festival Montpellier Danse au Théâtre des 13 vents, Montpellier
⇢ du 18 au 21 octobre au Théâtre du Châtelet, Paris
⇢ le 5 novembre au Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec
⇢ les 3 et 4 février au Carreau du Temple, Paris
⇢ du 26 au 28 mai à la Comédie de Genève (Suisse)
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