Construire un mur de parpaing. Des corps qui tiennent bon face à une musique qui insiste. En apparence, les pièces de Katerina Andreou s'articulent autour de principes simples, d'actions répétitives et de gestes francs qui se passent d'ambiguïté. Pourtant, cette frontalité premier degré est en permanence sapée par des forces souterraines. Dans ces pièces, rien n'advient sans charrier son contraire. Les interprètes y dansent ensemble la rave et la lamentation, le bordel et sa bénédiction, la tristesse et la rage, sans craindre l'oxymore.
La dernière création de la chorégraphe, variation amplifiée du solo BSTRD (2018) composée pour le Ballet de l'Opéra de Lyon, ne fait pas exception à la règle. « We need silence », annonce le titre, mais une batterie bat le rythme, très fort et en loop. Ils seront nombreux, sur scène, à tenter d'accorder leurs gestes, même si cela est voué à l'échec. Plus les signes de l'effort et de la fatigue apparaissent, plus les sourires sont contagieux. Quand la première interprète monte sur l'estrade-ring d'un pas décidé et combatif, ce n'est pas l'envie d'en découdre qui nous submerge mais, déjà, une furieuse envie de pleurer.
En corps à corps avec un sample rythmique, le langage chorégraphique demeure minimal : bassin ultra mobile, jambes sautillantes, appuis tout en élasticité et frappe des talons, bras suspendus, prêts à accompagner l'engagement physique ou à le suspendre. Directions, inflexions, intentions, interprétations personnelles de chacun : le mouvement se donne pour identique, tout en restant en permanence versatile. Trios, duos, chaînes, des formations se dessinent et s'effacent, tandis que certains continuent la course en solitaire. Seul ou en groupe, marquant une pause sur les abords de la scène ou embarqué dans la fièvre d'un solo, les danseurs n'en restent pas moins en permanence reliés les uns aux autres par cette énergie qu'ils produisent collectivement et qui en retour les enveloppe. Elle en serait presque palpable : elle naît de la percussion sur le sol, se propage dans la salle, revient sur scène se loger dans la poitrine des interprètes. Elle ralentit, un temps, pour mieux repartir de plus belle. Dans ces oscillations, quelque chose gonfle pour mieux refuser l'apothéose et sa facilité. Main dans la main, encore : la joie et la mélancolie, la colère et la grâce.
We need silence de Katerina Andreou a été présenté du 8 au 13 septembre dans le cadre de la Biennale de la Danse à l'Opéra de Lyon
⇢ du 18 au 20 décembre dans le cadre du Festival d'Automne au Centquatre, Paris
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