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« Jusqu’à maintenant, ça partait quelque part. On ne sait pas bien où, mais ça partait. Et depuis l’année dernière, personne n’en veut. Personne ne veut plus la ramasser. » Olivier Roque est préoccupé. « Ça », c’est la laine de ses 700 brebis : environ 1,5 tonne par an, qu’il fourre dans des « gros sacs » et stocke tant bien que mal. Il a repris, en 2003, avec son frère et son oncle, l’exploitation de ses parents située sur les plateaux au nord du parc naturel régional du Haut-Languedoc : un paysage de landes et de tourbières, à cheval sur le Tarn, l’Aveyron et l’Hérault, quadrillé par des parcelles agricoles. Le Groupement d’Exploitation Agricole en Commun (GAEC), les Félines, est le plus gros cheptel du Lacaunais – qui a donné son nom à la brebis Lacaune. Sa toison est considérée comme un sous-produit, voire un déchet encombrant. Et pour cause : la tonte, obligatoire au titre du bien-être animal, est plus chère que le prix de vente de la laine. Depuis la pandémie, la situation des éleveurs français est devenue plus aberrante encore : avec la fermeture des marchés chinois, où s’exporte 80 % de la laine française, ils n’ont ni la possibilité d’écouler leur laine, ni l’autorisation de la détruire. Olivier Roque a exceptionnellement réussi à se débarrasser des deux tiers de la tonte de l’an dernier grâce au projet mené conjointement par le parc naturel régional (PNR) et la HEAR : pendant trois jours, 24 étudiant.e.s en design textile ont arpenté le territoire pour remonter la filière jusqu’à la racine, avec l’objectif de concevoir des objets reproductibles localement, à la fois usuels et supports de communication pour le territoire protégé. Et ce, à partir de la bourre, du fil et du drap de laine qui ont été fournis à chacun.e. « On entend le désespoir des éleveurs, assure Nathalie Sautter, directrice adjointe du Parc. Il faut changer le regard sur cette laine pour qu’elle puisse être revendue avec un peu de bénéfice. Ce projet avec l’école d’art permet d’en trouver un usage prestigieux, avec une valeur ajoutée importante. »

 

De la paille à la maille

 

C’est en pleine période d’agnelage que les élèves de Mulhouse débarquent dans la bergerie d’Olivier Roque. Les pieds dans la paille, entre les murs de tôle blanche, ils assistent à un afflux de naissances : des centaines de brebis mettent bas en chœur. Une manière de plonger dans le vif du sujet pour Christelle Le Déan, enseignante coordinatrice de la section design textile : « La laine est une matière vivante. Derrière un cône, il y a toute une chaîne d’expertises, de savoir-faire et d’humains. Il nous fallait comprendre comment les éleveurs traitent ces animaux. Les brebis sont toutes inséminées au même moment, de façon à calibrer les naissances. » Les étudiant.e.s en gardent un souvenir émouvant, mais ont surtout été frappées par le sentiment d’urgence qui tenaille l’éleveur, dont la vie est rythmée par les traites de l’aube et du couchant. « En une heure, on a vu des dizaines d’accouchements ! » Pascaline Latasse, en 3e année, a été marquée par ce travail à la chaîne, comme une anomalie dans le décor calme et bucolique des prairies. « L’éleveur soulignait son souci constant de rentabilité, alors que nous, dans la création, on doit prendre le temps de réfléchir à la manière de transformer la laine en produit. C’est un travail minutieux. » Pour preuve, les 140 heures qu’elle a déjà passée à confectionner la moitié de sa tapisserie : une pièce d’art unique qu’elle souhaite proposer au Parc, en dépit de la commande initiale. La jeune femme fait tout à la main : transformer les fibres de la laine en fils, les carder et les feutrer, pour enfin s’atteler au métier à tisser.

Sa camarade de 4e année, Ninon Rousseau, a au contraire perçu des correspondances entre l’éleveur et le designer : tous deux sont confrontés à l’industrialisation des pratiques et des gestes. « Dans les deux cas, il s’agit de savoir-faire traditionnels qui se transmettent de génération en génération. Le tissage manuel a tendance à disparaître avec toutes les grandes machines qui existent aujourd’hui. » Davantage captivée par les conditions de vie des travailleurs paysans, Allyson Juan Abraham, en 3e année, a opté pour le pragmatisme avec ses combinaisons de chaussettes en maille, en lot de trois. « Au cas où on en perd une, sourit-elle. Les bergers devaient braver le froid et la neige pour traverser les montagnes et la laine a des qualités thermiques exceptionnelles. On assiste à une revalorisation de cette matière aujourd’hui, mais la situation des éleveurs reste rude : il faut aussi valoriser le métier de ces gens. »

 

Redorer la toison

 

Le PNR vante la « performance » de l’élevage ovin, qui fait partie des piliers économiques du territoire et en dessine les paysages au Nord. « S’il n’y avait pas l’élevage de moutons, il n’y aurait que de la forêt ici », détaille Olivier Roque dont les bêtes entretiennent les pâturages autour de sa ferme. La brebis Lacaune est une race optimisée pour son lait, à partir duquel est fabriqué le célèbre Roquefort. Sa laine, au contraire, n’a pas bonne réputation. L’éleveur le dit lui-même : « Ce sont des brebis qui n’ont pas beaucoup de laine, 1,5 kg sur le dos. Elles restent la plupart du temps à l’intérieur : leur toison est sale, il faut la laver, ce sont des fibres rêches et très courtes. » « Une horreur à tisser ! », du point de vue des designers. Mais jouer avec les contraintes des fibres naturelles leur permet d’affirmer leur statut de créateur. Pour la HEAR, ces problématiques sont une aubaine : depuis deux ans, la laine est au cœur des préoccupations des étudiants en design textile qui se sont précédemment immergés dans les filatures du territoire de Mulhouse. « À l’école, on aborde toujours un sujet à partir d’un écosystème », rappelle Christelle Le Déan. L’enseignante cite en modèle le collectif Tricolor, qui œuvre à la « renaissance » de la laine française en y impliquant tous les acteurs – des éleveurs aux distributeurs en passant par les manufactures. « Pour les étudiants, il est important de savoir d’où vient la laine avec laquelle ils travaillent et à quoi ressemble un mouton. Si aujourd’hui on n’a plus les moyens de traiter cette matière, c’est parce que l’on a perdu les connaissances qui lui sont associées. Avec la globalisation du marché de la mode, enclenchée par les H&M et compagnie, on ne trouve plus de fibres pures. Il faut lutter contre ça. L’homme utilise la laine depuis la nuit des temps. » Au milieu du XXe siècle, la laine a été supplantée par les fibres synthétiques, issues de l’industrie du pétrole, moins chères et plus simples à travailler. « Avant ce voyage de découverte, j’avais une vision assez classique de la laine : tout le monde pense que c’est une matière vieillotte, difficile à entretenir et à travailler », admet Pascaline Latasse, qui entend souligner, avec sa pièce unique, la noblesse de ce matériau. « En tant que designer, c’est nécessaire d’avoir conscience de l’image qu’une matière véhicule pour la faire évoluer et dépasser les stéréotypes. »

 

Tisser le territoire

 

Les forêts denses de la Montagne noire à l’ouest, les mégalithes au nord, les grands lacs au centre, les coteaux méditerranéens au sud, le tout entaillé par des gorges sinueuses : le PNR doit sa notoriété à la diversité de ses paysages, qu’il a pour mission de préserver. Un seul mot d’ordre : « le durable ». Fascinée par le végétal, Ninon Rousseau a mis au jour le lien peu ébruité qui unit la laine lacaune et la fleur d’arnica, qui lui a inspiré le motif des sacs et pochettes d’ordinateur qu’elle propose. « Cette plante est en voie de disparition, notamment à cause des élevages en batterie des moutons, car cet animal relâche une quantité d’azote que l’arnica ne supporte pas. Ces deux espèces ont pendant très longtemps cohabité dans le Haut-Languedoc. Un élevage traditionnel permet de préserver la plante et l’animal, mais notre manière actuelle de consommer et de produire crée un déséquilibre qui menace cette fleur. » Le designer aurait un rôle à jouer dans cette prise de conscience, si on lit entre les fils. « Le motif peut être vecteur de messages et de connaissances », l’étudiante en 4e année en est convaincue. En scrutant encore plus attentivement les fibres de la laine, on peut retracer toute l’histoire économique du territoire, converti au capitalisme et soumis à ses mutations. C’est l’industrie textile qui, la première, a fait la renommée de la région, et qui désespère aujourd’hui Olivier Roque : « Dans le secteur de Mazamet, il y avait des filatures en pagaille. Il n’y a plus rien. Tout a fermé et ça ne s’est pas relancé. » Surtout, une activité de délainage – le fait de séparer la toison du cuir de la bête – en situation de quasi-monopole à l’échelle mondiale jusqu’aux années 1970, et dont il ne reste aujourd’hui que quelques bâtiments et outils délabrés. La directrice adjointe du parc n’est pas aussi pessimiste que l’éleveur : « Ce passé industriel attire sur le territoire des tisserands, des teinturiers ou encore des grossistes en laine. » Des petites entreprises, visitées par les étudiant.e.s, auxquelles sera déléguée la reproduction en série du prototype retenu. Pour Pascaline Latasse, l’identité du territoire repose précisément sur cette tradition ancrée du travail de la laine. Sa tapisserie en réveille la mémoire, à travers une réinterprétation du logo du Parc – une croix occitane surmontée d’une étoile – et la représentation de moutons. C’est aussi un clin d’œil à une figure locale, Dom Robert, à la fois moine et artiste, dont les tapisseries bariolées et stylisées s’inspirent de la faune et de la flore du territoire. L’étudiante l’affirme sans détour : il est nécessaire de relocaliser la filière. Son enseignante lui emboîte le pas : « Aujourd’hui, les enjeux du designer rejoignent une réflexion globale sur le fait de réinventer une industrie à une échelle plus humaine et plus en phase avec les attentes écologiques. » L’éleveur confirme : « Dans tout le bassin de Roquefort, il y a des milliers de brebis et des éleveurs dans le même cas que nous. On est preneurs de tous les débouchés tant que l’on trouve des moyens de traiter notre matière et de le faire sans avoir besoin de l’envoyer à l’étranger. » Pour l’heure, Olivier Roque attend les dents serrées le jour annuel de la tonte, fin avril.

 

Orianne Hidalgo-Laurier