Une chronique extraite du N°129 de Mouvement
1. Cher citoyen, chère citoyenne. Alors ? On a le moral dans les chaussettes ? On n’a pas la tête à la bagatelle ? On préfère binger une bonne grosse série sous la couette ? Sache, Française, Français, que tu devrais t’y mettre. Tu as 29 ans là, faudrait penser à l’avenir. L’avenir du pays, bien entendu. Alors visualise un truc un peu émoustillant et sors-toi les doigts, si tu vois ce que je veux dire. Et que ça saute. Il est grand temps de nous pondre quelques poussins pour faire tourner la batterie France. Non parce que là, franchement, y’a que des vieux. Et les vieux, ils coûtent cher. Donc il faut des jeunes pour les payer, tu vois ? C’est pas pour te faire peur, mais si tu t’y mets pas tout de suite, Française, Français, tu travailleras jusqu’à la fin de tes jours. Pas le choix. Bien cordialement, E. M.
2. Voilà de l’action politique forte. On n’est pas sur un vulgaire numéro vert : on fait carrément une lettre. Avec un timbre et tout ! C’est dire si on agit. On prend le problème à bras-le-corps. On assure la diffusion d’une information ciblée, équilibrée et scientifiquement fondée sur la santé sexuelle et reproductive à destination de l’ensemble des Français à l’âge de 29 ans pour éviter le « si j’avais su », dixit le communiqué de presse du ministère de la Santé. La démarche vise à « renforcer le pouvoir d’agir des jeunes adultes, sans injonction ni pression sociale ». Aucune pression. Promis.
On a de la chance, en France, d’avoir un gouvernement si dési- reux de nous voir croître et multiplier, comme disait Jésus. Vraiment, c’est sympa. On dirait qu’il se soucie de notre bien-être et de celui des petits. Qu’il se dit que, peut-être, il faudrait améliorer la façon dont grandissent les enfants de ce pays. Mais ouh là non, je vous arrête : il s’agit de lutter contre l’infertilité. Si on règle l’endométriose, on aura plein de grossesses dans tous les coins, c’est certain. C’est ça, le problème : l’infertilité.
3. Le problème, pour le gouvernement, n’est pas du tout le sort des enfants, lequel est pour le moins hasardeux. Selon une étude récente du Haut-commissariat au Plan, près d’un enfant scolarisé sur deux est vulnérable à la pauvreté. Et un sur dix cumule toutes les formes de vulnérabilité à la pauvreté (ressentie, administrative, matérielle et économique). « Vulnérabilité à la pauvreté », c’est un peu alambiqué, certes. Mais c’est que les enfants, voyez-vous, ne subviennent pas tout seuls à leurs besoins : ce sont leurs familles qui le font – les adultes. Or, selon l’Observatoire des inégalités, le nombre de pauvres est monté à 5,4 millions en 2023, soit 1,2 million de plus qu’au début des années 2000. Or, ces personnes qui, sous notre président actuel, ont rejoint la grande communauté des misérables, ce sont pour beaucoup les parents de ces mômes qui « cumulent les vulnérabilités ».
Selon la Fondation pour le logement, « le nombre des demandes non pourvues au 115 chaque soir poursuit sa progression [en 2025], dépassant les 7 000 personnes, dont 2 500 enfants ». Mediapart nous apprend que les critères pour être prioritaire auprès du Samu Social, structurellement débordé depuis plus de dix ans, sont désormais les suivants : « Seules sont prioritaires les femmes enceintes de plus de huit mois et les familles avec enfant de moins de trois mois. » La Fondation compte également « 912 morts de la rue en 2024, soit une augmentation de 16 % en un an, dont 31 enfants de moins de 4 ans ». De quoi vous passer l’envie de faire des galipettes.
4. 31 enfants de moins de 4 ans : c’est une classe d’école pleine. Deux classes de maternelle. Si on veut être cynique (ou froidement objectif), c’est peu. Même 2 500 enfants à la rue le soir, sur environ 3 millions d’enfants de moins de 5 ans dans le pays, c’est négligeable. Mais justement, puisque c’est négligeable : comment se fait-il que la France ne soit pas en mesure de trouver les 2 500 chambres d’hôtel, sur les 652 000 que compte le pays, pour mettre ces gosses à l’abri ? Simple question.
D’autres questions, très simples aussi : comment se fait-il qu’on soit passé en France de 721 à 450 maternités entre l’an 2000 et aujourd’hui ? Que le nombre de pédiatres soit en baisse constante, de même que leur densité sur le territoire ? Que la majoration des allocations familiales, qui jusqu’à présent intervenait aux 14 ans de l’enfant en cas de fratrie de 2 et plus, soit désormais décalée à 18 ans ? Ou encore qu’il y a 50 ans de cela, les pauvres avaient en majorité plus de 65 ans, et qu’aujourd’hui, 44 % d’entre eux sont sous la barre des 30 ans ? Ou que le RSA ne soit pas accessible en dessous de 25 ans ? Comment se fait-il, pour résumer, qu’on précarise, d’une part, les conditions de la procréation, et, d’autre part, les gens fertiles eux-mêmes ?
5. Mais non ! Qu’allez-vous chercher ? Ce ne sont pas des choix politiques, mais de simples ajustements budgétaires. On connaît l’argument : les caisses sont vides. D’ailleurs, elles sont vides parce que nous ne faisons pas assez de mômes. Simple comme bonjour. Si on était plus d’actifs, on aurait plein de sous. Les caisses sont vides car nous (citoyens et citoyennes) avons été trop gourmands. On s’est crus à la fête foraine ou quoi ? Parce que, pour info, la vie est dure. Donc cessons de nous voiler la face. Si on veut vivre mieux, on n’a qu’à pondre plein de poussins, qui eux-mêmes deviendront de belles poules aux œufs d’or. CQFD : cessez de vous plaindre et contribuez plutôt au réarmement démographique au lieu d’avoir des sexualités woke et de nous gonfler avec « mon corps, mon choix ». Nous le gouvernement, on prend le problème à la source (comme vos impôts), et la source, c’est la fertilité. Comment ne pas être d’accord ?
Peut-être en soulignant que s’occuper de la jeunesse mériterait mieux qu’un choix budgétaire. Un choix politique serait plus adapté, qui sait ? Le budget, c’est le présent. La politique, c’est l’avenir. La jeunesse aussi, c’est l’avenir. C’est pour ça que c’est embêtant qu’elle soit fragilisée par la précarité rampante des adultes qui la mettent au monde et qui l’élèvent. Précarité qui ronge aussi les enseignants, les éducateurs, les auxiliaires de puériculture, les agents des services sociaux, les infirmiers et les médecins scolaires – tous précarisés, fragilisés et dévalorisés. Or les enfants sont les adultes de demain. La jeunesse, c’est peut-être le révélateur ultime du degré d’aveuglement de la vision comptable qui prétend régir le monde.
6. Poisson d’avril ! On vous a bien eu, Françaises, Français ! En fait, on avait bien une vision au-delà des chiffres ! La politique, on sait faire. Ce qu’il fallait entendre dans réarmement démographique, ce n’est pas « démographie » – statistiques, chiffres, vision comptable. Le mot important, c’est « réarmement ». Regardez : on les invite à rejoindre l’armée, les jeunes. Dix mois rémunérés, enseignement des bases – obéissance, flingues – et inscription d’office dans la réserve nationale. Vous voyez qu’on y pense, à l’avenir ! La défense, c’est six milliards de plus que prévu dans le budget cette année. Comme quoi on trouve des sous quand ça en vaut la peine. Et la guerre, ça en vaut la peine. C’est même l’avenir. Bien cordialement, E.M.
7. Je rapportai cette conversation à une bande de petits potes à moi, occupés à crapahuter dans le bac à sable. « C’est quoi, l’avenir ? » demanda N., quatre ans de cheveux bouclés. « Bah l’avenir c’est par exemple : demain », lui expliqua doctement P. du haut de ses quatre ans et demi. « Moi je trouve que la guerre c’est trop bien quand on joue pour de faux », lui rétorqua N. de façon un peu improbable, tout en faisant jouer sa main sous le sable comme une hydre. « Nan mais venez on construit plutôt un château », tempéra O, bientôt six ans, munie d’une pelle en plastique bleu qu’elle tenait comme un sceptre. « Oh ouais ! Un château pour habiter tous dedans ! », s’enthousiasma N. en se jetant pour creuser le sable à pleines mains. P. suivit le mouvement sans broncher, déjà oublieux de ses velléités belliqueuses. Et O. de conclure avec dédain : « La guerre, de toute façon, c’est vraiment un truc pour les bébés. »
Fanny Taillandier
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