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Vous avez œuvré à populariser l’écoféminisme en France, notamment grâce à l’anthologie Reclaim en 2016. Ce courant rassemble des pensées plurielles , mais pourrait-on en poser une définition minimale ? 


La façon la plus synthétique de répondre serait de dire que les pensées de l’écoféminisme s’intéressent aux liens entre destruction du monde et patriarcat. Celles-ci ont notamment mis à jour le fait que, dans l’histoire européenne, la manière dont les femmes ont été traitées et celle dont le monde vivant a été progressivement exploité s’est organisée autour d’une identification des femmes avec la « nature ». Mais de quoi parle-t-on, quand on dit que « les femmes sont plus proches de la nature que les hommes » ? Cette phrase, si on l’écoute vraiment, ne veut rien dire. En quoi le fait de porter un enfant serait-il plus naturel que de manger, naître, ou mourir ? 


Dans De la génération, vous retournez la question. Vous ne vous demandez pas pourquoi les femmes ont historiquement été associées à la nature mais plutôt : pourquoi et comment les hommes ont réussi à s’extraire de cette équation ? 


Cette question semble d’une évidence confondante. Et pourtant, réussir à la poser ainsi a été un long chemin. Comment en est-on venu·es à accepter l’idée que la « génération », c’est-à-dire l’ensemble des pratiques qui permettent au monde de se perpétuer, ne serait qu’un truc de bonnes femmes ? L’histoire de la disqualification conjointe des femmes et de la nature dans sa forme moderne avait déjà été écrite – on peut citer La Mort de la nature que Carolyn Merchant a publié en 1980. Pour répondre à cette question, je suis donc remontée avant la modernité, jusqu’à l’Antiquité grecque. Dans les années 1980, l’anthropologie de la Grèce antique a montré à quel point cette société était misogyne. Dans certaines tragédies, chez Euripide par exemple, on peut lire des phrases aussi ahurissantes que : « Ô Zeus, pourquoi donc as-tu infligé aux hommes ce frauduleux fléau, les femmes ? » ou : « On devrait pouvoir acheter dans des temples de la graine d’enfants. » Grâce aux travaux de certain·es chercheur·euses – notamment Nicole Loraux ou John J. Winkler –, on comprend aussi que c’est le point de rupture avec le patriarcat moderne : la société grecque antique, et après elle les sociétés de subsistance non industrielles, sont encore dans un rapport ambivalent à la question de la fertilité. Même s’ils se considèrent comme supérieurs, les hommes de ces sociétés savent qu’ils ont besoin des femmes et leur reconnaissent à ce titre une puissance. Nous avons perdu cette ambivalence vis-à- vis de la fertilité, et avec elle, la dimension positive qui lui était associée. 


Certains penseurs, comme le philosophe Ivan Illich dont vous suivez le raisonnement, sont nostalgiques de ces sociétés. Pourquoi n’est-ce pas votre cas ? 


Dans Le Genre vernaculaire écrit en 1983, Illich fait l’hypothèse que le passage des sociétés de subsistance aux sociétés industrielles a été causé par et a engendré – cela va dans les deux sens – une mutation anthropologique dans les rapports de genre. Les sociétés vernaculaires non industrielles étaient genrées, au sens où il existait des sphères d’activités féminines et masculines autonomes et non substituables. Les hommes ne pouvaient pas faire ce que faisaient les femmes, et vice-versa. Ils et elles avaient donc absolument besoin les uns des autres. Or, selon lui, cette complémentarité garantissait certaines limites, à la fois dans les rapports de domination de genre, mais aussi dans le type de pratiques que l’on pouvait avoir à l’égard du monde – couper des arbres ou cultiver telle plante. C’est ce qui a pu rendre Illich nostalgique : ces limites sont détruites dans les sociétés industrielles, qu’il qualifie « d’unisexes » – je dirais « unisexes-masculines ». La sphère féminine, avec ses compétences et activités réservées, disparaît au profit d’un monde entièrement masculin. La complémentarité homme / femme des sociétés de subsistance est remplacée par la mise en concurrence des femmes avec les hommes, dans un monde gouverné par les hommes. Illich est nostalgique non pas tant de ce rapport de genre propre aux sociétés de subsistance que de ces sociétés elles- mêmes, non productivistes, non extractivistes et assurant à chacun·e une relative autonomie matérielle et morale. Pour autant, il ne semble pas du tout envisager que des sociétés de subsistance égalitaires aient pu ou puissent encore exister. 


Vous considérez que le christianisme a joué un rôle fondamental dans ce changement anthropologique. En quoi cette religion est-elle porteuse d’un autre « paradigme »


Vivre dans « le paradigme de la génération », comme le font les sociétés vernaculaires, c’est considérer que le renouvellement du monde ne va pas de soi : il exige un certain nombre de pratiques, de rituels, de soins. Le sens donné ici à la génération est bien plus large que notre conception actuelle, réduite à la simple reproduction biologique. Il s’agit de rendre collectivement possible la perpétuation du monde en faisant des enfants mais aussi en maintenant et renouvelant le lien avec les ancêtres et les morts, les objets, les voisins, les plantes avec lesquelles nous vivons. On pourrait parler, en détournant les termes du sociologue Marcel Mauss à propos de la génération, de « fait cosmologique total ». Le christianisme fait imploser ce monde-là. Sur une période très longue, presque un millénaire, cette religion – qui aurait pu ne rester qu’une petite secte religieuse sans la conversion de l’empereur Constantin au IVe siècle – a créé ce que l’historien Lynn White appelle « la grande révolution psychique de notre histoire culturelle européenne ». Ce qui n’était qu’un discours théologique est devenu une manière de penser le monde, un nouveau paradigme, articulé autour de l’idée de création. Contrairement aux dieux de la Grèce antique qui arrivent dans un monde déjà-là, le dieu chrétien crée le monde. Celui-ci, dans son existence comme dans sa continuation, ne tient donc qu’à un fil : celui de la volonté de Dieu. Les humains n’ont alors plus à participer à son renouvellement. 


Pire, participer serait faire concurrence à Dieu. C’est au nom de cette idée que la chasse aux sorcières a eu lieu : les femmes soupçonnées d’intervenir sur le cours des choses, en soignant les humains ou en garantissant le succès des moissons par exemple, ont été massivement assassinées. Mais pourquoi la science, principalement masculine, qui naît au XVIIe siècle n’est-elle pas en compétition avec Dieu ? 


Parce que les hommes sont les représentants de Dieu sur terre, en charge du bon gouvernement des choses et des humains. Giorgio Agamben a montré que « l’économie » qui naît au XVIIIe siècle est une extension de l’oïkonomia chrétienne, qui s’intéresse à l’action de Dieu sur terre, à son plan pour le Salut des Hommes. À l’orée de la modernité, cette économie de la providence s’est muée en gouvernement de la nature et des Hommes. L’ordre du monde voulu par Dieu passe par son déchiffrement à travers les sciences de la nature mais aussi, si besoin, par sa réorganisation. Les premiers économistes, les physiocrates, étendent ainsi à l’être humain la capacité de produire, jusque-là réservée à Dieu. Le paradigme de la production dans lequel nous nous trouvons encore vient de l’idée d’une création ex nihilo, sans lien avec le monde qui nous environne et sans limite.


Comment l’avènement de la production s’articule-t-il avec la colonisation, qui a lieu au même moment ?


On sait aujourd’hui qu’il n’y aurait pas eu de révolution industrielle – donc pas d’Anthropocène – sans colonisation. Comment cette dimension capitale de la modernité s’articule-t-elle avec la disparition des sociétés de subsistance européennes, et la disparition du paradigme de la génération au profit de celui de la production ? On peut tenter de le comprendre à partir de l’idée de « remplacement » : dans un monde à l’abondance infinie comme l’est le Nouveau Monde pour les Européens, il n’y a plus besoin de prendre soin de son renouvellement, de limiter ses désirs et ses besoins. Les ressources de la nature, comme les êtres humains, peuvent être indéfiniment « remplacées ». Il n’y a qu’à se préoccuper d’en tirer toutes les richesses possibles.


De l’Antiquité grecque aux sociétés industrielles, en passant par les sociétés vernaculaires, on pourrait penser que le patriarcat et la domination par les hommes ont toujours eu cours. Or, dans la lignée d’anthropologues féministes, vous montrez que des sociétés matriarcales ont bien existé.

J’entends le terme « société matriarcale » au sens de société égalitaire, même du point de vue du genre. Ces sociétés ne sont pas un fantasme féministe. Elles ont existé, et existent encore, dans les îles Trobriand, en Chine avec l’ethnie des Na, ou encore à Juchitan au Mexique. Comme les sociétés de subsistance patriarcales, celles-ci sont organisées autour de l’enjeu de la génération, à la différence qu’ici ce travail n’est pas à la charge exclusive des femmes mais concerne l’ensemble de la communauté. Ce ne sont donc pas les mères ou la maternité qui sont valorisées mais la génération elle-même, dans l’acceptation large dont je parlais tout à l’heure, et à laquelle les hommes participent aussi.


Cette reconnaissance égalitaire des rôles des hommes et des femmes s’appuie aussi sur un autre système de parenté que le nôtre. Nos manières de faire famille auraient-elles donc un potentiel révolutionnaire ?


Ce n’est pas forcément le cas dans toutes les sociétés « matriarcales » mais dans les îles Trobriand et chez les Na, l’unité sur laquelle repose la société n’est pas le couple hétérosexuel et leurs enfants – la famille nucléaire –, mais un binôme frère-sœur et les enfants de celle-ci. Le fait de devenir mère n’est donc pas soumis à la condition d’appartenir, d’être vendue ou échangée à un homme. Les femmes gardent leur indépendance statutaire et économique tout au long de leur vie, ainsi que la multiplicité des liens sociaux qu’elles ont noués jusque-là. À travers l’histoire, combien de femmes, parce qu’elles s’étaient mariées, ont dû rompre avec leur environnement d’origine pour vivre dans une famille qu’elles ne connaissaient pas ? Dans nos sociétés, même si ce n’est plus formulé aussi explicitement aujourd’hui, le couple conjugal – et la relation de pouvoir sur laquelle il repose – demeure la seule unité économique permettant de vivre correctement. En sortir a un coût. Le cas des mères célibataires en est un témoignage flagrant. Les relations entre les genres, et les parentés qui en découlent, déterminent notre rapport au monde. Les communautés qui ont le plus pâti de notre conception biologique exclusive de la famille– notamment les communautés noires et homosexuelles – se sont battues pour inventer et maintenir d’autres façons de faire famille. Elles parlent de familles choisies, ont une approche communautaire et collective du soin des enfants. Ces alternatives traversent les frontières non seulement biologique et nationale, mais aussi exceptionnaliste comme celles de genre et de sexe, et réouvrent la question : comment perpétuer le monde auquel ces communautés appartiennent ?




Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes

Photographie : Emma Le Doyen pour Mouvement


⇢ Émilie Hache sera l'invitée du Festival parlé #7 qui prendra place du 21 au 28 mars dans le cadre de la 48e édition du Cinéma du Réel à Paris

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