Une chronique extrait du numéro 130 de Mouvement
1. Et hop, une de plus ! Après l’extension de la durée minimale de cotisation, puis la réduction de la période d’indemnisation, et la perte de 6 jours de droits par an (y’a pas de petit profit, comme disent les riches), voilà que le gouvernement entérine une nouvelle réforme de l’assurance chômage. Y’a pas à dire : ça ne chôme pas au ministère du Travail. La petite dernière prévoit la possibilité de suspendre l’allocation à titre conservatoire lorsque France Travail détecte des « indices sérieux de manœuvres frauduleuses, de manquement délibéré à ses obligations ou de commission d’infractions » auprès du bénéficiaire. Les services de l’État et les organismes distributeurs pourront accéder aux relevés bancaires des inscrits et à leurs données de connexion. Comme ça, ces tire-au-flanc seront tout de suite repérés en cas de comportement suspect. Et là, paf : trois mois de suspension d’alloc. Non mais, bande d’assistés !
2. Sauf que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le club des assistés est sélect. N’y entrent pas : les entreprises qui se soustraient à la TVA – 25 milliards d’euros de pertes estimées. Ni les ménages fortunés et très fortunés – la suppression de l’ISF, c’est 5 milliards d’euros de moins dans les caisses de l’État chaque année. Pas non plus les grandes entreprises – l’impôt sur les sociétés est d’environ 20 % pour les PME et micro-entreprises, contre 14 % pour les grandes, soit un manque à gagner de 15 milliards. Quant à la fraude fiscale, elle est estimée entre 80 et 100 milliards par an. Pour rappel, l’assurance chômage, c’est 1,3 % du PIB en 2025, soit 45 milliards. Et la dette cumulée du chômage : 60 milliards. On vous laisse faire le calcul.
Faire la chasse à la fraude fiscale ? Oh mais ça ma bonne dame, c’est difficile à contrôler ! Surtout que depuis 2008, la Direction générale des Finances publiques a perdu 33 861 emplois équivalents temps plein – soit près de 30 % de ses effectifs. Alors vous pensez bien : on ne pourra pas pourchasser tout le monde. C’est pourquoi on se concentre sur les assistés, les chômeurs, enfin les feignasses, quoi.
3. Dans Mediapart, le sociologue Vincent Dubois souligne qu’employer l’expression de « fraude sociale » renvoie à un imaginaire spécifique, celui de la fraude aux prestations sociales. « Mais si on compare à la fraude fiscale, on est complètement dans ce que Michel Foucault appelait “la gestion différentielle des illégalismes”. C’est-à-dire qu’il y a des arrangements avec la règle qui sont tolérés socialement, avec ce qu’on appelle l’optimisation fiscale. »
Car ce que le philosophe a montré dans Surveiller et punir (1975), c’est que le crime, ou tout ce qui contrevient à la loi, n’est pas une donnée stable, valable en tout temps et en tout lieu. Selon l’état des rapports de domination, selon la proximité avec le pouvoir juridique et économique, la tolérance ne sera pas la même. Surtout, Foucault montre que les illégalismes de bien (vol, dégradation, etc.) sont l’apanage de la classe ouvrière et sont jugés par les tribunaux d’instance. Tandis que ce qu’il appelle les illégalismes de droit (« fraudes, évasion fiscale, opérations commerciales irrégulières ») sont traités par des juridictions spécialisées et punis par des transactions davantage que par des privations. Et de conclure : « La bourgeoisie s’est réservé le domaine fécond de l’illégalisme des droits. »
4. Il y a donc, dans cette idée de traquer les feignasses comme des suspects, et dans cette façon de durcir les peines qu’ils et elles encourent, quelque chose d’un tour de passe-passe. En 2023, sur 5 millions de personnes inscrites à France Travail, moins de 8 000 ont fait l’objet d’une sanction administrative et seulement 230 fraudes au chômage ont été traduites en justice. Mais peut-être que le message est celui-là : la fraude économique, c’est pour les bourgeois, pas pour les chômeurs. Pour les bourgeois, c’est difficile à suivre et puis ça s’arrange avec un redressement. Mais pour vous, les feignasses, ce sera considéré comme un délit – « manœuvres frauduleuses, manquement délibéré à ses obligations ou commission d’infractions ». Et donc on va vous poursuivre, au nom de la loi et de la justice.
5. Sur la nature précise des « indices sérieux » de manquement de la part des assistés, rien n’a filtré pour le moment. Le précédent du RSA, concerné par ce genre de contrôles depuis l’an dernier, donne néanmoins l’idée générale. On peut se voir suspendre l’aide en cas de défaut d’actualisation du statut – si on ne s’est pas mis à jour sur Internet à temps – ou parce qu’on n’a pas assez cliqué sur les offres de France Travail. Résultat : les bénéficiaires potentiels (les pauvres) se détournent du dispositif. Un tiers de ceux qui auraient droit aux aides et prestations sociales n’y recourent pas. Et hop : voilà encore une belle économie. C’est donc ça, le fondement de toute cette chasse aux feignasses : pas tant de les faire vraiment bosser (pour ça, il faudrait développer l’emploi, la formation, les diplômes, enfin ce serait trop compliqué), mais plutôt de les faire renoncer à leurs droits à force de chicaneries, de suspicion et de mépris. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.
6. D’où la très harmonieuse chorale qui unit au diapason les candidats de droite et d’extrême droite à la magistrature suprême de ce pays, de Ciotti à Attal et de Bardella à Philippe : la France a « perdu le goût du travail », a « l’entreprise honteuse », arrive trop tard sur le marché, part trop tôt, bref, est gangrenée par une flemme inextinguible. Les vrais patriotes, les courageux, voudraient désespérément faire du pain le 1er mai, en ont marre de payer des charges pour les assistés (les feignasses), rêvent de bosser jusqu’à 67 ans, etc. Et tout ce joli monde de promettre un tour de vis allant, pour certains, jusqu’à la suppression pure et simple de toutes les aides. Comme ça, les feignasses marcheront, ou crèveront, et on sera bien tranquille.
7. Mais au juste, c’est qui les feignasses ? Les chômeurs tire-au-flanc ? Les précaires lambinards ? Les RSA-istes assistés ? Comme pour l’ensemble des données de cette chronique, compilons les rapports de l’INSEE et des organismes publics (CAF, France Travail, Cour des comptes). Voyons le résultat : pour la moitié des inscrits à France Travail, ils et elles travaillent mais pas assez pour se passer de l’allocation (contrats trop courts, temps partiels subis). De même, près de la moitié des bénéficiaires du RSA sont en activité et perçoivent l’allocation pour pallier leur manque de revenu. 17 % d’entre eux sont même en CDI.
8. En d’autres termes, les feignasses, c’est nous : contrats précaires et autoentrepreneurs, pigistes et musiciens, mères célibataires et reconvertis trois fois. C’est aussi nous : vieux commercial laissé sur le carreau à 57 ans, maçon de 62 ans ayant commencé à 14, aide à domicile payée en Cesu 15 heures par semaine. C’est nous : fonctionnaire de la poste remplacé par un chatbot, gardien de nuit remplacé par une caméra. C’est nous : les mères de famille nombreuse et les époux de démentes, les fils de cancéreuses, les papas d’enfants aveugles. C’est nous : les manutentionnaires qui font les rushes de Noël sur les bases logistiques. Nous : les traducteurs sur le carreau de Deepl. Encore nous : les femmes de ménage des gares et des maternités qu’on ferme, nous les saisonniers agricoles des années de sécheresse. C’est nous, les feignasses : la France de demain. La France de dès à présent. Profitons-en, avant que l’éventail des sanctions ne s’allonge d’une nouvelle idée de bon patriote : personne n’a encore songé à nous enlever le droit de vote.
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