Le capital est un blob : il colonise votre jardin et, quand vous tentez de le raisonner, il bave dans votre frigo. Sa seule logique est l’expansion. En mal de croissance, le capitalisme s’est hybridé avec l’État pour fabriquer des guerres et écouler ses tanks. État des lieux avec Romaric Godin, journaliste à Mediapart, contre la « gestion autoritaire du désastre ».
Un entretien issu du numéro 129 de Mouvement
Pourquoi est-il si difficile d’envisager la fin du capitalisme ?
Parce que ce n’est pas seulement un système économique : c’est notre monde. Le capitalisme est une organisation sociale définie par la centralité de l’économie, et donc entièrement mise au service du capital et de sa logique d’accumulation. À la fin du XVIIIe siècle, son avènement entraîne un basculement anthropologique. Le surplus de main-d’œuvre des campagnes s’implante en ville pour travailler dans de grandes manufactures. De nouveaux marchés se créent. Mais cela ne se passe pas sans heurts : il y a des luttes, des crises, des révoltes et des guerres. Il a donc fallu créer un nouveau contexte politique et juridique pour assurer ces transitions. La société, les individus et leurs relations ont été transformés pour s’aligner sur les besoins du capital. Aujourd’hui, rares sont les pans de nos vies qui échappent à sa logique. C’est la raison pour laquelle je parle autant d’aliénation dans mon dernier livre : nous vivons une vie qui est moins la nôtre que celle que le capital veut que nous vivions.
Vous parlez du caractère « accidentellement progressiste » du capitalisme. L’alliance entre « progrès » et « capitalisme » serait-elle un hasard de l’histoire ?
Le capitalisme n’a pas pour vocation d’assurer le bien-être des gens. Celui-ci a pu y participer, bien sûr, mais uniquement dans la mesure où cela lui profitait. Tant que possible, le système capitaliste a instrumentalisé le progrès. Aujourd’hui, pour produire le peu de croissance dont il a besoin pour survivre, il est prêt à tout détruire : des corps, des gens, le monde.
Selon vous, « le moteur du capitalisme est cassé ». Au-delà de nous conduire à la catastrophe écologique et politique, en quoi ce système ne tient-il plus la route économiquement ?
La croissance et les gains de productivité ralentissent structurellement depuis les années 1970. L’année dernière en France, on a presque sorti les trompettes face à des chiffres de « croissance résiliente » : on parlait de 0,9 %. Au début des années 2000, 2 %, c’était une mauvaise année. Ces chiffres n’ont rien d’anecdotique. Ils remettent en cause le principe fondamental, la condition même de survie du capitalisme – se reproduire en s’élargissant. Ce constat est pourtant ignoré ou nié par les économistes, les politiques, et plus généralement dans le discours public. Marx l’avait écrit : un capitalisme mature, qui repose sur une économie automatisée, aura de plus en plus de mal à dégager de la plus-value. Il devient alors nécessaire de mettre en place des stratégies pour continuer à s’étendre, en dépit de la baisse du taux de profit.
Peut-on dès lors lire l’histoire du capitalisme comme une suite de tentatives pour sauver artificiellement le système ?
Absolument. Le système trouve en permanence des subterfuges pour maintenir les taux de profit. Dans les années 1980, on pense que l’informatique puis Internet vont jouer le même rôle que le charbon et l’électricité par le passé, et enclencher une troisième révolution industrielle. Sauf que la machine ne se relance pas. De nouveaux produits sont créés – ordinateurs, téléphones portables –, et vendus sur de nouveaux marchés. Mais ces innovations n’engrangent pas des gains en productivité suffisants pour entraîner l’intégralité de l’économie mondiale. Notamment parce que la main-d’œuvre libérée par ces technologies est embauchée dans des secteurs peu productifs, comme celui des services. Depuis ce moment, le système s’est lancé dans une fuite en avant. On trouve des solutions à court terme, mais ce sont des pis-aller. La financiarisation de l’économie en est un exemple, comme le phénomène de « greedflation » [inflation non justifiée – Ndlr] qui a eu lieu en 2022. Après la crise sanitaire et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, certaines tensions justifiaient sans doute des hausses de prix. En réalité, et cela a été récemment confirmé par la Banque centrale européenne, les grands groupes pétroliers, de distribution et une partie de ceux de la tech, ont augmenté leurs prix bien au-delà de la hausse réelle du prix des matières premières, afin de capter un maximum de valeur. En 2023, les taux de profit ont été historiquement élevés en France. Par un système de vases communicants, le niveau de vie a chuté puisque les rémunérations, elles, n’ont pas suivi. Nous n’en sommes toujours pas sortis. Selon l’INSEE, début 2026, le niveau des salaires réels en France n’a toujours pas récupéré l’effet de l’inflation.
Selon vous, le néolibéralisme n’est aujourd’hui plus une option. Par quoi a-t-il été remplacé ?
En tant que courant de pensée, le néolibéralisme n’a pas complètement disparu. Comme projet politique, celui-ci s’est soldé par un échec avec la crise de 2008. Les tentatives se sont néanmoins multipliées pour le réanimer pendant la décennie suivante. Aujourd’hui, plus personne n’y croit. Cela explique en partie l’élection de Donald Trump. Les solutions de Joe Biden, inspirées par la tendance néokeynésienne du néolibéralisme, avec des plans de relance financés par l’État, se sont crashées sur la réalité de l’inflation et la chute du niveau de vie. Cela permet aussi de comprendre l’évolution du discours d’Emmanuel Macron. En 2017, il est élu sur un programme néolibéral très clair : réforme du marché du travail et des retraites, privatisations. Tout cela n’ayant pas marché, il a changé son fusil d’épaule : nationalisation des capitaux, souveraineté d’État et relance militaire. Face à l’épuisement de toutes ces contre-tendances, il existe un dernier recours pour le capital : l’État. Depuis la crise sanitaire, on assiste à leur hybridation. L’État phagocyté par le capital est une évolution historique du néolibéralisme. Pour soutenir le capital, ses outils sont bien connus : subventions directes, baisses des impôts et des cotisations sociales, privatisations, partenariats publics-privés. D’autres logiques s’affirment aussi, comme celle des « portes tournantes » : des individus venus de la sphère publique utilisent, une fois parachutés dans le privé, leurs connaissances de l’État pour accélérer l’hybridation.
En quoi la pente autoritaire des gouvernements actuels peut-elle s’analyser comme une conséquence de cette hybridation État-capital ?
Le capitalisme est constamment en recherche de nouvelles solutions pour se maintenir, « quoi qu’il en coûte ». L’extractivisme le plus débridé en fait partie. L’autoritarisme politique aussi. Pour alimenter cet « État hybridé » que je viens d’évoquer, il faut détruire l’État social. Mais c’est impopulaire, en témoignent les manifestations historiques contre la réforme des retraites en France. Pour contenir ce mécontentement, il devient nécessaire de développer des outils de discipline et de contrôle, quitte à sortir du cadre de la démocratie libérale, devenu trop contraignant. Ces outils peuvent être numériques, politiques ou juridiques. Exemple : la réforme de l’assurance chômage. Celle-ci s’adresse aussi et surtout aux travailleurs : si on craint de perdre son emploi, on consent plus facilement à un durcissement des conditions de travail. La répression peut aussi être policière, ou encore médiatique et intellectuelle. Vu de loin, le combat contre le « wokisme » et les « gauchistes » peut paraître ridicule, mais celui-ci trahit quelque chose de plus profond : le rejet, même modéré, du soutien au capital constitue une atteinte à « l’intérêt général ».
Dans ce cadre, le capitalisme a aussi recours à la guerre.
Les explications psychologisantes (« Trump est fou »), impériales (« la Russie a toujours revendiqué l’Ukraine ») ou d’ordre purement géopolitique, sont insuffisantes pour comprendre les relations internationales actuelles. Dans le capitalisme d’État d’urgence, les capitaux se renationalisent et s’impérialisent : des zones d’influence sont vassalisées pour sécuriser les ressources (matières premières, travail) et les marchés de consommateurs. Cette création de blocs entraîne inévitablement des chocs et il faut s’armer. Avec l’industrie de la défense, on redécouvre un incroyable levier de croissance. Seulement, créer des économies dépendantes de cette industrie se termine toujours en conflits ouverts. Les exemples historiques ne manquent pas.
Vous esquissez quelques pistes pour sortir du système. Lesquelles ?
Le capitalisme étant un phénomène historique, il est par définition dépassable. Je ne crois pas à un effondrement magique du système. Ni à une sortie par le haut – avec une feuille de route bien établie et un leader charismatique qui la porterait. La voie la plus concrète, selon moi, est la lutte contre l’aliénation. Dans une société capitaliste, cette aliénation découle de la séparation entre le « consommateur » et le « travailleur ». Rassembler ces deux identités, c’est prendre conscience de l’impact – social, environnemental – de notre consommation et, optimalement, produire mieux. La contestation doit viser en priorité à recréer ce lien par la reprise du contrôle de l’outil de production de façon « révolutionnaire », c’est-à-dire dans l’optique de transformer la société. Cela passe par une définition collective des besoins. Pourquoi et comment produire ? Et surtout, à quelles fins sociales ? Ce qui est révolutionnaire, c’est d’avoir une vision totale et de prendre des décisions de façon éclairée et autonome. Nous ne vivrons pas dans un monde idéal, mais a minima dans un monde où une liberté, réelle et non plus paramétrée par le capital, est envisageable.
Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes
■ Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), Éditions La Découverte, février 2026
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