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Comment s’offrir une bonne conscience à peu de frais ? Simple comme bonjour : en prônant le soin au moment où tout part en sucette, entre désastre écologique et flambée des nationalismes. Peu convaincante dans sa façon de louer la fragilité comme intrinsèquement liée à une forme de résistance (sic), c’est surtout sous le poids des bonnes intentions que croule cette Biennale, il faut bien dire assez maussade.


Julian Charriere, Towards No Earthly Pole-Totten, courtesy de l’artiste et VG Bild-Kunst


Archivisme

 

Au Musée d’art moderne, l’exposition consacrée à Beyrouth – autrefois vivier culturel du monde arabe aux côtés du Caire - méritait sans doute mieux qu’un panorama linéaire de sa scène artistique durant les « golden sixties ». Après la décolonisation du Liban, l'effervescence créative bat son plein, la ville attire des intellectuels venus de toute l’Europe. De cimaises en vitrines, on contemple surtout de piètres succédanés de Rothko, Klee ou Vasarely, ou encore du surréalisme et du pop art de facture occidentale, sans lien direct avec la culture du Moyen-Orient. Seule l’installation de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige parvient à éclairer cette période-clé sous un nouveau jour. Dommage, car il y avait sans doute matière à inscrire le Liban au premier plan dans une histoire de l’art bridée par la guerre civile, plutôt que dans une seule relecture des courants modernistes du XXème siècle par la bourgeoisie locale. Plus édifiants, les nombreux documents d’archives – affiches, cartons de vernissages et publications indépendantes – témoignent d’une belle vivacité de la contre-culture comme de l’activisme post-68, à travers des réseaux semi-clandestins où poésie et happenings se taillent la part du lion. À l’étage supérieur, Les nombreuses vies et morts de Louise Brunet retrace, par une collection d’œuvres historiques, le destin méconnu d’une jeune fileuse de soie qui prit part à la révolte des Canuts de 1834 et fut jetée en prison. À sa libération, elle tenta de rejoindre au péril de sa vie les usines de la soie du Mont Liban. À partir de ce récit, les commissaires ont réuni une grande variété de pièces issues de collections privées, de l’antique au contemporain, mais leur jeu de correspondances reste trop tiré par les cheveux pour donner sens et cohérence à l’ensemble.



Archéologie du futur 


Quelques installations valent au demeurant le détour, insoumises aux prérogatives de l’institution. Aux usines Fagor, les statuaires estropiés ou décapités d’Ugo Schiavi, mis en scène dans un fatras d’échafaudages où s’agrègent ci et là des artefacts contemporains, nous renvoient à la vanité de toute chose. L’impression de fragilité qui s’en dégage entérine le mot d’ordre du manifeste. Mais livrée ainsi en kit, l’esthétique de la ruine et l’archéologie du futur finissent par ressembler à une forme de branding postmoderne, davantage qu’à une mise en perspective de la civilisation. Comme le fait subtilement remarquer Bergson dans Matière et Mémoire, « le passé ne peut être saisi par nous comme passé que si nous suivons et adoptons le mouvement par lequel il s’épanouit en images présentes, émergeant des ténèbres au grand jour. »


De fait, faire résonner le présent avec les vestiges du passé est devenu pratique courante chez les jeunes artistes. Pour preuve, les séries photographiques de Clemens Behr, où des structures courbes réalisées avec des débris de construction viennent s’insérer devant des façades de bâtiments brutalistes, excroissances insolites en rupture avec l’austérité architecturale au second plan. La fascination opère également dans le séduisant décor de camping à l’abandon, uniformément peint en gris, conçu par Hans Op de Beeck et qui occupe l’intégralité d’un hangar. On circule dans ses allées où ne manque aucun détail (le barbecue, le camping-car, les bancs, le parc de jeux pour enfants…) dans un silence ouaté qui laisse un avant-goût de fin du monde.



Environnement décati


Les autres sections de la Biennale sont disséminées dans diverses institutions patrimoniales : le musée des Beaux-Arts, le site archéologique Lugdunum ou encore le Musée Guimet. C’est dans cet ancien musée d’histoire naturelle que résident les installations les plus convaincantes : Clément Cogitore et sa boucle vidéo d’une fanfare de carnaval avalée par la nuit ou Lucile Boiron et ses fragments XXL de chair féminine, dégoulinant des vitrines qui entourent les coursives. L’artiste conceptuel brésilien Daniel de Paula offre de son côté une installation fragmentée, dans laquelle les glitch vidéo sur écrans plasma se télescopent autour d’un buste antique emprunté à une collection et conservé dans son caisson de livraison. Mais c’est sans doute Tarik Kiswanson qui offre à l’écrin décati du musée sa pièce la plus fascinante : deux formes ovoïdes soudées à des bureaux qui défient la gravité, comme des œufs d’aliens en lévitation.


Lucile Boiron, Autoportrait - Mise en pièces


Enfin, Mali Arun et Julian Charrière, loin de céder à la tentation ornementale, investissent remarquablement la Chapelle de Fourvière pour saisir avec poésie l’ambivalence de l’époque. Réputée pour ses installations vidéo à la lisière du documentaire, Arun propose une déambulation subjective dans un parc d’attractions, divisée en trois prises de vues. Tourné à l’aide d’une caméra infrarouge, le film suit le périple d’un.e gamin.e non-genré.e, oscillant d’un manège à l’autre entre extase et effroi. La bande-son hypnotique et la colorimétrie dénaturée du film en renforcent encore l’artificialité. À la fois merveilleux et cauchemardesque, ce triptyque vidéo rappelle à notre souvenir Disneyland, mon vieux pays natal, le magnifique docu-fiction d’Arnaud des Pallières. Le candidat au prix Marcel Duchamp 2021 expose quant à lui des agglomérations de minerais dont l’extraction préside, une fois transformés, à la fabrication de composants électroniques. Selon un processus inversé, Charrière a refondu des téléphones portables à haute température, jusqu’à ce qu’ils reviennent à leur matrice originelle. Disposés dans des vitrines comme de précieux spécimens archéologiques, en dessous des vitraux de la chapelle, ils nous renvoient à la juste valeur des choses. Peut-on concevoir plus juste parabole du monde contemporain ? Dans la prise de conscience écologique qui est au cœur de son travail, il présente également aux usines Fagor un impressionnant dispositif vidéo qui témoigne de la fonte d’un glacier. On peut néanmoins considérer que le monde de l’art, en lien étroit avec de douteux capitaux privés, n’est pas le mieux placé pour se faire le chantre de l’écologie. Avant d’enjoindre à la résistance, ne faudrait-il pas commencer par faire le ménage devant sa porte ?



> La Biennale de Lyon, jusqu’au 31 décembre, à Lyon