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« Je saurai ce qu’est le spectacle le jour de la Première. » Si, par un après-midi de juin, dans le foyer du Théâtre de l’Aquarium enclos au cœur du bois de Vincennes, vous demandez à Jeanne Candel des nouvelles de son futur spectacle, il y a fort à parier que vous obtiendrez cette réponse classique que font les metteur.euse.s en scène travaillant des écritures dites de plateau – ces spectacles qui se construisent en répétitions, souvent à partir d’improvisations, plutôt qu’à partir d’un texte préétabli en amont. La metteuse en scène est restée fidèle à ce processus de création, qu’elle développe dès ses débuts, en 2010, avec la pièce Robert Plankett. On n’en saura guère plus : chez Jeanne Candel, tout ce qui entoure la création conserve un certain mystère.


Non moins mystérieuse est Baùbo, cette figure de la mythologie grecque qui donne son nom au prochain spectacle de la compagnie La Vie brève :   « Baùbo me poursuit depuis des années. Elle apparaît dans la légende de Déméter. C’est une histoire de deuil et de désir. Après avoir perdu sa fille Perséphone raptée aux Enfers par Hadès, Déméter est en proie à un désespoir morbide. Elle erre sur la Terre sans boire ni manger, emmurée dans son chagrin. Elle va alors croiser la route d’un petit brin de femme, Baùbo, qui l’exhorte à se secouer. Elle lui prépare une mixture pour lui redonner des forces mais Déméter l’envoie balader. Alors Baùbo soulève sa jupe et lui montre son sexe. Déméter éclate de rire et ce rire agit comme un électrochoc qui la ramène parmi les vivant.e.s. » Jeanne Candel est hantée par cette scène. Elle montre sur son téléphone l’image d’une statuette en terre cuite, retrouvée sur le site archéologique de Priène. Baùbo y est représentée avec le visage, les yeux et la bouche à la place du ventre : « Lorsque Déméter voit le sexe de Baùbo, c’est aussi le sexe qui la regarde. Son sexe est corrosif, il l’attaque, il lui intime l’ordre de se relever, de revenir à la vie, de renaître de ses cendres. » Le soulèvement de la jupe inspire également l’univers de sa scénographe, Lisa Navarro, qui conçoit un décor basé sur le dévoilement.


Une histoire de deuil et de désir, donc. Déjà, Robert Plankett s’ouvrait par la mort du personnage éponyme, prétexte pour une bande d’ami.e.s à se retrouver dans la maison du défunt pour mettre ses affaires en ordre. Comme Robert Plankett, dont le nom passe-partout faisait sans doute référence à un compositeur d’opérette tombé dans l’oubli, Baùbo n’est pas une héroïne de premier plan : elle est une figurante dans la légende d’une autre. Jeanne Candel explique d’ailleurs l’avoir croisée pour la première fois alors qu’elle faisait des recherches pour un autre projet – Demi-Véronique, créé en 2018 – : « Ça se passe toujours comme ça : mes spectacles naissent dans les miettes des précédents. »


Jeanne Candel. Photo : Zoé Chauvet, pour Mouvement



De rebonds en rebonds


En s’attardant sur la statuette de Baùbo, on se rend compte qu’elle porte une lyre. Si la musique tient une place essentielle dans le théâtre de Jeanne Candel, cette dernière n’a jamais suivi de formation musicale, ou presque. Trois mois de piano quand elle avait huit ans, c’est tout. « C’est à la fois un handicap et un avantage : mes collaborateur.rice.s apprécient mon rapport intuitif, impulsif à la musique. » Elle s’est forgé ce dernier à l’adolescence. « À l’âge de 16 ans, la mère d’une amie m’a offert un abonnement à la saison symphonique de la Halle aux Grains à Toulouse. Pendant deux ans, c’était mon rendez-vous du jeudi : j’ai découvert Brahms, Mahler, Strauss… Alors que je venais de traverser un deuil particulièrement difficile, j’ai plongé dans la fosse d’orchestre : la musique m’a sauvée. » Avec les concerts, elle découvre un étrange rituel de représentation sociale : « Avec mon amie, on riait beaucoup. » Sans doute les échos de ce rire iconoclaste résonnent-ils encore dans ses spectacles : dans Le Crocodile trompeur, on croise une bande de spécialistes en queues-de-pie se prenant pour des spéléologues du cœur humain, tandis que dans Tarquin, un marteau-piqueur accompagne un lied de Schubert interprété a capella par Léo-Antonin Lutinier. Les comédien.ne.s de Baùbo sont aussi musicien.ne.s. Jeanne Candel avait d’abord songé à travailler sur Bach. C’est en parlant avec Pierre-Antoine Badaroux qu’elle a finalement opté pour Schütz, un compositeur représentatif du premier baroque allemand, encore un pied dans l’époque médiévale, et plus propice au bricolage et au jeu. Le directeur musical confirme : « Schütz est une voix singulière, insaisissable, de la musique du XVII e siècle. Il a laissé une œuvre ouverte, pleine d’absences, d’interrogations, de déviations, d’instabilités, se prêtant ainsi volontiers à une adaptation libre. »


Pour Baùbo, Jeanne Candel raconte avoir consigné ce qu’elle appelle des « visions » en une sorte de synopsis provisoire, qui ne manquera pas d’être bouleversé dès les premières répétitions : « Ce sont comme des images mais des images vivantes. Comme des rêves mais que je ferais éveillée. » Elle évoque le concept de survivances, forgé par Aby Warburg : dans les années 1920, cet historien de l'art allemand a tenté de constituer un atlas analogique, décelant des motifs artistiques rémanents qui traversent l’Histoire de l’humanité depuis l’Antiquité. Elle explique s’être passionnée pour son œuvre, s’y reconnaître. « J’ai moi aussi ce rapport analogique à la création. Je rebondis de choses en choses parce que je suis foutue comme ça à l’intérieur, parce que c’est comme ça que ça bouge en moi. » C’est aussi comme ça que L’homme sans qualités de Robert Musil – cette œuvre-monde qui raconte toute une époque et qu’une vie entière de lecteur.rice ne suffirait pas à épuiser – est entré en collision avec la création de Baùbo. « Cette lecture m’a renversée. Notamment l’histoire d’amour entre Ulrich et sa sœur Agathe qui représente à mes yeux la transgression absolue. Il y a en nous deux mouvements contradictoires : on ne cesse de tuer la vie et, parfois, on la libère dans la puissance de l’acte créateur. Musil a une expression pour ça. Il dit que nous sommes des êtres de fragments passionnés. C’est cet être que je veux disséquer au plateau. » Que deviendra Musil dans Baùbo ? Un mystère de plus : « Restera-t-il à la fin la moindre ligne du texte original ou aura-t-il été entièrement absorbé par le plateau ?  » Il y a dans cette question toute la complexité du rapport au texte d’un théâtre qui mise sur les corps, la musique et la force poétique des images.


Les amis de la forêt


Au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris où elle a fait ses classes, Jeanne Candel goûtait très peu le texte pur. En troisième année, elle a été « sauvée in extremis  » par un dernier atelier animé par Árpád Schilling. Une rencontre qui compte parmi les plus importantes de sa vie : elle participe aux laboratoires du metteur en scène avant d’embarquer avec lui en Hongrie pour une série d’aventures artistiques invraisemblables : « On partait trois semaines en forêt pour mener des expériences sur le jeu d’acteur. Pour Árpád, l’acteur n’est pas un interprète : il est son propre créateur. Partant de là, tout est permis. On peut tout utiliser, faire feu de tout bois. Pour moi qui me sentais à l’étroit au théâtre, qui avais l’impression d’avoir raté ma vie pour ne pas avoir fait de danse, ça a été un déclic, une autorisation à créer mes propres formes. Je me suis réapproprié sa manière de travailler. » Avec la bande d’ami.e.s rencontrée au Conservatoire du 5e arrondissement, ils commencent à expérimenter. Robert Plankett débute comme une pure recherche, aucun ne comprend à l’époque qu’ils étaient en train de faire un spectacle. La présentation d’une maquette leur permet pourtant de décrocher une résidence au Théâtre de la Cité internationale. La suite va très vite. Pour sa compagnie créée en catastrophe, elle choisit le nom de La Vie brève, d’après le titre du court-métrage qu’elle vient de tourner avec le metteur en scène Damien Mongin : « Ce n’est que plus tard que je suis tombée sur la phrase d’Hippocrate : Ars longa, vita brevis… » Elle cite de tête l’aphorisme in extenso : « La vie est courte, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse, le jugement difficile. » Bizarrement, ces mots semblent condenser l’essentiel de notre conversation.


Après Robert Plankett, la compagnie connaît un succès fulgurant avec Le Crocodile trompeur. À l’origine de ce spectacle déjanté qui se présente comme une libre relecture du Didon et Énée de Purcell, il y a un éblouissement : le souvenir, un matin d’hiver, de Judith Chemla chantant la mort de Didon dans le hall du Conservatoire. Et tout de suite après, ce pari fou en forme de blague fait avec Samuel Achache : « Un jour, on montera Didon et Énée. » En 2013, la blague devient réalité. Le Crocodile trompeur surgit de l’eau à la Comédie de Valence avant d’être repris aux Bouffes du Nord : porté par le trio Jeanne Candel / Samuel Achache / Florent Hubert, il devient un spectacle culte, emblématique d’une nouvelle génération d’artistes de théâtre musical. Des artistes qui n’ont pas froid aux yeux et qui s’emparent de l’opéra sans demander la permission à personne.


Dix ans plus tard, le crocodile poursuit son voyage : trois jours après notre entretien, il était programmé au Festival dei Due Mondi de Spoleto. Jeanne Candel, elle, a trouvé un port d’attache : en 2019, elle est devenue codirectrice du Théâtre de l’Aquarium avec Marion Bois et Elaine Méric. Ces nouvelles responsabilités n’ont pas entamé sa soif de recherches et de rencontres : « On insiste sur le fait que ce n’est pas moi qui ai pris la direction du lieu mais la compagnie : diriger ce théâtre, c’était d’abord trouver un toit pour La Vie brève : une tentative d’insuffler dans les murs notre esprit de bande, le rythme organique d’une compagnie. L’Aquarium est un outil de création que nous partageons avec les artistes en résidence. Deux fois par saison, en hiver et au printemps, il s’ouvre au public pour présenter le fruit de notre travail dans le cadre du festival de théâtre et de musique. » Vous ne serez sans doute pas étonné de savoir que celui-ci a été prénommé « BRUIT ».


Texte : Simon Hatab

Photographie : Zoé Chauvet, pour Mouvement 


>  Baùbo de Jeanne Candel, les 30 et 31 janvier au Tandem ; du 8 au 19 février au Théâtre de l'Aquarium, Paris ; du 24 au 30 mars au Théâtre Garonne, Toulouse