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De 1953 à 1971, Nanterre abritait parmi les plus vastes bidonvilles de France. C’est en bordure de l’un d’eux, baptisé la Folie, que l’artiste et militante Monique Hervo a posé sa caravane pendant une douzaine d’années pour venir en aide à ses habitant·es, des travailleur·euses immigré·es. Soixante après, la documentariste Juliette Fréchuret se nourrit de ses archives pour raconter cette histoire de violence et de béton aux portes de Paris. De la guerre d’Algérie jusqu’au décès de Nahel Merzouk, même combat.


« Avec le RER d’un côté et la préfecture de l’autre, l’aménagement de la place Nelson Mandela à Nanterre est extrêmement violent. » Attablée dans un café des Lilas, Juliette Fréchuret marque une pause avant de poursuivre. « On a beau recouvrir les choses par du béton ou du silence, le passé ressurgit toujours. » Paris nous sépare de Nanterre mais la photographe a tant arpenté l’endroit qu’elle pourrait le décrire brique par brique : les barres d’immeubles, les travaux perpétuels, l’imposante tour de la préfecture des Hauts-de-Seine. Avec ses 25 étages et 113 mètres de hauteur, le bâtiment officiel surplombe la zone. À son sommet, le regard domine Nanterre. Au loin, la Grande Arche, la tour Eiffel, l’Arc de Triomphe. L’édifice date de la fin des années 1960. Le chantier de la Défense est alors bien avancé et l’État ambitionne d’étendre son plan de réaménagement urbain aux périphéries de la capitale. C’est à l’architecte français André Wogenscky, disciple de Le Corbusier, qu’on confie le projet. La zone est pourtant loin d’être libre. Sur cette vaste terre agricole laissée à l’abandon s’est implanté l’un des dix-sept bidonvilles de Nanterre : la Folie, une ville dans la ville qui rassemble près de 10 000 habitants. Qu’importe : l’État déloge et rase leurs habitations. De ses prémisses en 1953 à sa disparition en 1972, la vie au bidonville est marquée par le mépris du gouvernement et la violence des forces de l’ordre. « On réservait une brigade spéciale aux bidonvilles : la brigade Z, qui harcelait les habitants et détruisait les baraques lorsqu’elles s’agrandissaient », explique Juliette Fréchuret. Le 27 juin 2023, c’est sur cette même place que Nahel Merzouk, 17 ans, est tué à bout portant par un policier. Pour la photographe, « ce n’est pas anecdotique ». On le sait, la violence imprègne la terre. En enquêtant sur l’histoire de la ville, la lauréate de Regards du Grand Paris mène ce qu’elle nomme une « archéologie de l’espace » et interroge la mémoire du sol. Ce qui reste quand le paysage se transforme.




Juliette Fréchuret, image tirée du film Garenne, 2025



 

Son film, Garenne, est un documentaire d’une quarantaine de minutes centré sur la figure de Monique Hervo, militante et artiste française engagée pour l’indépendance de l’Algérie, qui a voué sa vie à photographier et documenter le bidonville de la Folie à Nanterre. « Quand je suis arrivée à Paris, je lisais dans le train Le Pont de Bezons de Jean Rolin, retrace Juliette Fréchuret. L’auteur se balade sur les rives de la Seine, décrit les paysages. En sous-texte, il parle de mémoire et d’événements passés, dont le massacre du 17 octobre 1961. Je connaissais mal cette histoire. Au cours de mes recherches, j’ai découvert que des Français s’étaient engagés pour l’indépendance de l’Algérie, dont Monique Hervo. » La photographe s’est alors plongée dans l’héritage et les archives de la militante, et a rencontré celles et ceux qui l’ont côtoyée. Dans Garenne, Juliette Fréchuret endosse le rôle d’une passeuse chargée de faire vivre la mémoire de cette femme née un demi-siècle avant elle. L’artiste se met en scène menant l’enquête, jette des ponts entre les époques, mêle des vues de la ville au présent et des photographies du Nanterre des années 1960. Une manière de déterrer soixante années d’histoire et de violence coloniale, jusque-là dissimulées sous le ciment de la place Nelson Mandela.

 

 

SOUS LE BÉTON, L’HISTOIRE

 

Raconter Monique Hervo, c’est raconter le quotidien des immigrés dans la France des années 1960, le racisme, les disparus pour toujours. Lorsque la guerre d’Algérie éclate en 1954, ils sont nombreux à fuir vers la métropole. Arrivé à Paris, les places en logements sociaux sont rares et beaucoup s’installent dans les bidonvilles en périphérie de la capitale. La Folie est de ceux-là. Dans le camp, le quotidien est marqué par la répression policière et l’insalubrité : des baraques de bric et de broc, une fontaine pour plus de dix mille habitants, des incendies fréquents – tout cela à quelques kilomètres de Paris. C’est en 1959 que Monique Hervo prend conscience de cette réalité, grâce à un article sur un énième départ de feu à la Folie. La militante enjoint rapidement le Service Civil International, auprès duquel elle est engagée, à y implanter une antenne pour aider les habitant·es à reconstruire les cabanes détruites. Dès lors, elle ne quittera plus les lieux. « Elle a vécu pendant douze ans dans une caravane à côté du bidonville, raconte Juliette Fréchuret. Elle était sur place tous les jours, de 6 heures à minuit, pour aider les gens et documenter ce qu’il s’y passait. » L’archiviste recense les habitant·es, trace des plans, photographie tout ce qui peut l’être, mène des heures d’entretiens. Ses questions sont très concrètes : Qu’est-ce qui est le plus dur à La Folie ? Où trouvez-vous de l’eau ? Comment faites-vous le ménage ? Buvez-vous l’eau de pluie ? Tout ce que l’on sait aujourd'hui de la vie dans ce bidonville francilien nous vient d’elle.

 



Juliette Fréchuret, image tirée du film Garenne, 2025




Lunettes de vue aviateur, pull en laine et crête iroquoise. Sur une archive de 2011, disponible en ligne, Monique Hervo a 82 ans. Après la disparition du bidonville en 1971, elle a posé ses valises et sa caravane dans un camping de l’Aube, à 100 kilomètres de Paris. La militante y raconte une enfance marquée par les guerres. Celle de 14-18, vécue par son père, puis l’occupation allemande, lorsqu’elle n’a que 10 ans, enfin l’Indochine et l’Algérie. Adolescente, cette fille de prolétaires se destine à une carrière d’artiste et suit une formation aux Beaux-Arts de Paris. Elle se spécialise dans la verrerie et travaille sur des chantiers de restauration de vitraux d’églises. Elle abandonne rapidement l’expression plastique et l’artisanat pour se consacrer au militantisme. « Face au colonialisme, à la guerre d’Algérie, il y a des ordres d’importance, assène-t-elle dans la vidéo. L’humain comptait plus que ce que j’aurais pu apporter artistiquement. » L’art n’a pourtant jamais quitté la vie de Monique Hervo. Sur ses clichés en noir et blanc de la Folie, dans ses compositions et sa lumière, son esthétique se distingue. Une manière de conjurer engagement social et forme qui résonne chez Juliette Fréchuret. « Il y a quelque chose d’absolu dans son travail, souligne la photographe. Je me suis toujours demandé si l’on pouvait être artiste et militant, faire de l’art qui soit politique sans être dogmatique. Monique Hervo m’a montré que c’était possible. »

 

 

PASSEUSE D’ARCHIVES

 

« Le passé franco-algérien nous concerne tous. Je me suis répété qu’il ne fallait pas craindre de parler de ces sujets, du colonialisme, de la situation des personnes étrangères en France dans ces années-là. » Ces mots de Juliette Fréchuret auraient pu être ceux de Monique Hervo. Toutes deux blanches, sans ancrage avec l’Algérie, les deux femmes se sont plongées sans retenue dans un passé et une culture qui n’était pas les leurs. À la fin des années 1950, Monique Hervo est l’une des seules Françaises à s’aventurer dans le bidonville de la Folie et à manifester auprès des citoyen·nes algérien·nes le 17 octobre 1961. Cet engagement l’a exposée à beaucoup d’hostilité tout au long de sa vie, et ce même une fois la guerre achevée et les accords d’Évian signés. « Elle avait 90 ans, elle vivait dans sa caravane et des gens venaient lui crever les pneus », raconte Juliette Fréchuret. À la fin de sa vie, la militante renonce au catholicisme, religion de son enfance, pour se convertir à l’islam, et se voit offrir la nationalité algérienne. Aujourd’hui, c’est au cimetière d’El Alia, à Alger, qu’est enterrée Monique Hervo, aux côtés des martyrs de la révolution.




Texte : Adèle Beyrand

Portrait : Louis Canadas, pour Mouvement




Cet article est issu du supplément « Regards du Grand Paris - année 9 », une coédition des Ateliers Médicis, du Centre national des arts plastiques et de Mouvement.


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