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En ce mois de novembre, le froid de l’hiver à l’arrivée différée n’épargne pas les rues de la ville aux mille collines. Dans le centre de Lisbonne, les cohortes de touristes bravent volontiers les bourrasques pour assister à un show spontané de kuduro installé sur la petite place de Largo do Chiado. Comme un fil rouge, ce genre musical - mélange de zouk, de techno et de hip-hop né au milieu des années 1990 dans la banlieue angolaise de Luanda - traverse aussi la programmation du festival Alkantara, déployé au même moment à travers la ville. Depuis les platines d’un chauffeur de salle inarrêtable dans la pièce ÔSS de Marlene Monteiro Freitas, le kuduro se voit promu en personnage central dans la pièce Boca Fala Tropa, premier solo du jeune acteur et chorégraphe Gio Lourenço.


Training de révision avec Gio Lourenço

Son show se lance comme une grosse soirée : seul sur une scène baignée d’un éclairage intense, Gio Lourenço opère un tour de chauffe, calé sur les saccades de son acolyte Xullaji aux platines. L’ambiance est festive et accueillante, les œillades du danseur appellent à rejoindre la piste. Marqué par des tressaillement sensuels ou revendicatifs, son mouvement semble déborder du trop à dire, de son insuffisance à exprimer la somme de ce qui lui anime l’esprit. Dans nos oreilles, les rythmes incitatifs de Weke Weke, tube iconique du kuduro, tournent en boucle.

 

Le prétexte de ce genre musical à forte charge socio-historique offre à Gio Lourenço un fil pour remonter le passé angolais et le sien, remontant jusqu’au jeune gamin qu’il a été en pleine guerre civile, avant de s’installer au Portugal. Au gré d’une météo lumineuse virant à l’orage, Boca Fala Tropa compose par touches la fresque anté-chronologique d’une musique hyper-festive et détachée. Au gré d’intermèdes verbaux retraçant ses souvenirs du conflit, les saccades du corps et du son prononcent davantage leur similitude avec le claquement des balles, l’explosion des vitres et la destruction des corps. Présence allégorique de la jeunesse angolaise, Gio Lourenço se reflète dans un miroir fragmenté projeté en fond de scène. La joie que dégage ce tableau composite ne couvre pas la dureté du contexte historique, mais rajoute plutôt à sa férocité. Avec l’apparition magique d’un Daniel Walelula, figure iconique d’alors, avec des séquences de carnaval freak fait de paillettes, de rires et de froufrous en mapping, Boca Loca Fala sort de l’oubli la violence du conflit qui a morcelé l’ancienne colonie portugaise pendant plus de deux décennies, et avec elle la résistance festive qui lui a répondu. Un rappel mémorial autant qu’un avertissement pour notre temps, à en croire la chercheuse palestinienne Shahd Wadi, venue assister à la première.


Vânia Doutel Vaz : déborder du cadre

Dès ses premiers pas dans le ballet, Vânia Doutel Vaz ne risquait pas d’oublier son histoire. Aux remarques qu’elle récolte alors sur ses jambes solides ou l’indocilité de ses cheveux, l’enfant comprend que quelque chose dérange. Ça tombe bien, elle adore les défis, et tient déjà trop à l’exigence de ses entraînements quotidiens. L’interprète d’Eszter Salamon ou Tânia Carvalho signe ici The Elephant In The Room, premier solo dans le cadre d’une carte blanche confiée par le festival Alkantara. Moins qu’une re-définition, la trentenaire s’offre le luxe d’un immense carré rose bonbon, évidé de tout décor, pour prendre la parole après avoir été toutes ces années « un corps sans voix ». Dans les jeux de regards, dans l’habileté des silences étirés et assumés, la performeuse offre une heure de connivence spontanée, jamais explicitée.

 

De boutade potiche sur les petites manies de la danse contemporaine, en patchwork de souvenirs matérialisés par les vêtements qu’elle ôte un à un, Vânia Doutel Vaz danse moins qu’elle livre un certain rapport à la pratique chorégraphique, et donc à son propre corps. Il y est question de contraintes et d'exigences, mais surtout d’un sujet singulier, multiple et contradictoire. Caché sous le tapis monochrome, l’éléphant sera un double fond fleuri, saturé de motifs et de couleurs, semblable à l’ultime costume de la soliste. Avec un titre lancé comme une énigme, The Elephant In The Room et sa chaleureuse protagoniste piochent allègrement dans le ludique et l’absurde, moyen imparable et addictif pour privilégier le questionnement et l’écoute vigilante à la surcharge des étiquettes mortifères.


> Le Festival Alkantara 2022 a eu lieu 11 au 27 novembre à Lisbonne, Portugal