Depuis la fresque sur la Palestine Décris-Ravage, jusqu’à la série de Laboratoire Poison traitant de la trahison au sein des mouvements politiques, le théâtre didactique d’Adeline Rosenstein ne cesse de jouer avec les limites de la représentation. Cernées d’un côté par l’absence, l’effacement et le silence, de l’autre par l’excès de symbole et les instrumentalisations, la metteuse en scène et ses comparses redoublent d’inventivité pour nous partager leurs passionnantes recherches et, du même mouvement, leurs réflexions critiques sur la construction de l’histoire et des récits.
Se pencher sur ce que les soulèvements du XXe siècle doivent aux femmes, en dépit de leur invisibilisation permanente, s’inscrivait dans une démarche au long cours. Avec Transformations Opéra Radio, le chantier de recherche performative que mène l’artiste prend la forme d’une pièce de théâtre-émission radio diffusée en live. Il s’offre aussi, pour les spectateurs qui en font l’expérience collectivement, comme une installation. Puisque l’écoute s’organise, le plateau a été arrangé par la scénographe Yvonne Harder afin que chacun·e puisse prendre place dans une logique de soin : soit au plus près des actrices sur des coussins, soit dans de petites cabines d’écoute organisées sur deux étages, et dont la forme, polysémique, oscille entre le container et la boîte à archives, voire le cercueil capitonné. Les fantômes sont conviés auprès des vivants. Jusqu’aux fauteuils recouverts de tissus brodés qui font écho au tissage narratif de paroles enchevêtrées, aucun détail n’est laissé au hasard.
Sur scène, des panneaux mobiles font de la scène un refuge. Les comédiennes prennent tour à tour place devant leur micro à pied, moins pour incarner celles qu’elles convoquent que pour se faire les passeuses de leurs témoignages, en prenant le relais d’archives sonores. Aminata Abdoulaye Hama, Marie Devroux (qui assiste Adeline Rosenstein dans la recherche, l’écriture et la mise en scène), Natalie Salsa, parfois secondée par Yvonne Harder (scénographe de la pièce et chanteuse), font entendre les récits d’Adania Shibli, autrice palestinienne privée de remise de prix à la foire du Livre de Francfort, Lucette Cabral, figure de la libération de la Guinée Bissau, Leïla Temime, militante féministe tunisienne, l’historienne Candice Raymond, Maya Leira et Nathalia, combattantes des FLN mexicaines, Henda Chennaoui, fondatrice d’une école féministe en Tunisie…
Chacune de ces prises de parole est située avec une précision documentaire minutieuse et se déploie dans un équilibre extrêmement fin entre le récit incarné d’expériences concrètes et le recul analytique. Sans jamais faire disparaître les personnes derrière les concepts ni donner la moindre leçon, Transformations Opéra Radio dégage aussi des lignes réflexives avec beaucoup de délicatesse. On y mesure la diversité des injustices et des violences faites aux militantes, écartées du combat puis effacées de nos mémoires, la manière dont ces dernières ont subverti l’image d’Épinal du révolutionnaire, les tensions internes aux mouvements féministes et à leurs renouvellements générationnels. Et la question palestinienne, qui, oui, n’a jamais autant coupé le monde en deux.
S’il a toujours été certain qu’Adeline Rosenstein faisait du théâtre politiquement, jamais son travail n’avait paru assumer à ce point prendre part aux luttes d’aujourd’hui et préparer celles de demain. Est-ce le fait que la pièce soit retransmise en direct ? Ou qu’elle participe à ce mouvement intellectuel plus large qui, dans le sillage de Walter Benjamin, travaille l’héritage de la gauche et ses archives, non plus comme une série d’échecs mais comme un trésor de potentiels et d’espoirs non advenus, une réserve à futur ? Transformations Opéra Radio provoque ce mystérieux mélange d’affects qui, entre colère et espoir, donne la force de se hisser à la hauteur des rendez-vous avec l’histoire.
Transformations Opéra Radio d'Adeline Rosenstein a été présenté du 19 au 23 mai 2025 dans le cadre de la Biennale du Centre Dramatique National d'Orléans
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