Une estrade dessine un podium au cœur de la scène. Des projecteurs, puissants comme ceux des stades, forment un espace rectangulaire au sein duquel les danseur·euses semblent en pleine préparation. Un coup de sifflet retentit, une bande-son lourde en basses se lance : la compétition peut commencer. Pourtant, les corps ne bougent pas vraiment, seuls quelques légers soubresauts laissent deviner une chorégraphie en sourdine. Une réminiscence de l’incontournable Crowd de Gisèle Vienne, grand moment de décalage entre le son et les gestes ? Le maquillage et les bruitages des corps font écho à Canine Jaunâtre 3 et sa furie sportive orchestrée par Marlene Monteiro Freitas.
C’est pourtant d’un film que s’est inspirée Katerina Andreou pour concevoir How romantic, sa tourbillonnante chorégraphie incarnée par la compagnie norvégienne Carte Blanche. En 1969, l’Américain Sydney Pollack racontait la Grande Dépression dans son long métrage culte On achève bien les chevaux, drame cruel autour d’un dance contest aux allures de survival. Ces marathons, fréquents dans les années 1920-1930, attiraient des foules venues s’épuiser dans la danse. Métaphore d’un capitalisme sans pitié qui anéantit les espoirs et les corps, le motif est régulièrement repris sur la scène contemporaine – Kaori Ito en offrait d’ailleurs une version japonaise il y a peu, au TJP de Strasbourg.
Chez Andreou, celui-ci prend la forme d’une force centrifuge qui aimante les interprètes. L’estrade centrale attire et repousse, si bien que peu de danseur·euses osent s’y hisser. Un couple de deux femmes s’y affronte toutefois sur toute sa longueur, avant de finir enlacées en son centre. Tout autour, des grappes de danseur·euses gravitent en exécutant des mouvements répétitifs qui rappellent l’énergie des free parties tandis qu’en contrepoint des binômes s’adonnent à des danses de couple – rock, slow, salsa. Les corps virevoltent, mais une dynamique domine comme un rappel à l’ordre : celui de la compétition – les tours de danse doivent s’enchaîner dans une cadence impitoyable.
Soudain, la musique s’interrompt, ne restent que les basses assourdies. Des grognements et des cris annoncent l’agonie des corps épuisés qui forment désormais des figures contorsionnées. Le Sacre du printemps de Stravinsky s’élève alors qu’un danseur prend le micro. Le voilà qui s’improvise commentateur sportif, jugeant les numéros du reste de la troupe, soudainement plus libre dans ses mouvements. Le dernier tableau les donne à voir sautillant sans but ni grâce de part et d’autre de la plateforme. Il ne faudrait pas y lire un échec, mais un message d’émancipation vis-à-vis de ce symbole sociétal de compétition. Du haut des gradins de la Fabrica, un sentiment domine face au spectacle : celui d’une soudaine mise à distance, au sens brechtien du terme, de la fabrique du temps accéléré de notre modernité. Chez Andreou c’est la simplicité du dispositif, de la musique et du décor qui permet cette invitation à la réflexion.
How romantic de Katerina Andreou & Carte Blanche a été présenté du 13 au 16 juillet à la FabricA du Festival d’Avignon
⇢ les 3 et 4 septembre dans le cadre du festival La Bâtie à la Comédie de Genève (Suisse)
⇢ le 3 novembre au Parvis, Tarbes
⇢ le 5 novembre à l'Escale, Tournefeuille
⇢ le 13 novembre au Volcan, Le Havre
⇢ du 19 au 21 novembre au T2G, Gennevilliers
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