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La salle est plongée dans les ténèbres : celles d’une humanité devenue aveugle à toute réflexion et dont le Verbe, dévoyé, est devenu l’esclave du totalitarisme numérique. Dans ce caisson opaque, où scène et public ne sont séparés que par une fine ligne de démarcation, deux chapelets d’ossements gisent au sol : une paire de colonnes vertébrales que l’on confondrait presque avec des prothèses hi-tech. Une silhouette en toge toute de noir vêtue, entre chamane et ninja de jeu vidéo, fait irruption sur la (non-)scène. On distingue une platine vinyle dans la pénombre sur laquelle elle vient poser un disque rayé, dont le sillon se met à retentir en boucle. Le souffle cahoteux s’amplifie graduellement, rappelant le bruit d’un convoi ferroviaire, comme pour signifier que l’histoire se répète. Sous la capuche, une identité de femme se révèle : celle de la danseuse Gloria Dorliguzzo. Après avoir exécuté une chorégraphie rituelle, entre arts martiaux et invocation mystique, la voici qui allume une bougie et s’empare d’une des colonnes vertébrales qu’elle sectionne en deux. Elle retourne ensuite à l’obscurité d’où elle est apparue, avec l’élégance d’un mannequin sur un catwalk. Dans ce prélude prometteur, magie et technique sont les deux faces d’une même pièce : quand quelque chose se brise dans la volonté, quelque chose se brise dans la réalité. Le sort en est jeté, la puissance d’agir n’est plus conditionnée que par le pouvoir des mots.



Vertige sensoriel


Un premier mot – « CHOSE » – s’inscrit avec fracas sur un écran invisible qui occupe désormais l’intégralité du champ de vision. Puis, ce sont tous les substantifs du dictionnaire qui défilent en lettres capitales sur les coups de boutoir d’une techno-gabber industrielle – déshumanisée, oppressante et sans répit. Jusqu’à « HORIZON », ce sont quatorze mille mots qui clignotent en blanc sur un écran noir pendant quarante minutes non-stop de programmation neuro-linguistique en accéléré. Le sol et les murs ne sont plus que vibrations, le vertige sensoriel est total. Du moléculaire au cosmique, le sound design rutilant de Scott Gibbons, collaborateur régulier de Castellucci, offre d’infimes variations et distorsions. À de rares moments, le tempo ralentit comme si la machine s’enrayait, avant de reprendre sa course effrénée. Défilant à une vitesse frénétique avec l’effet d’un stroboscope, les mots impriment la rétine mais perdent leur sens et annihilent toute volonté : l’endoctrinement, l’oppression des classes inférieures et la lutte pour le contrôle des masses ne débutent-ils pas par le lavage de cerveau ? Dans une société dite du « tout numérique », sommes-nous réduits à être les fantassins passifs d’un pouvoir subordonnant graduellement le langage, et donc la vie tout entière, à l’hégémonie des algorithmes ? Tout génocide commence par celui du langage.


The Third Reich de Romeo Castellucci © D.R.


Expérience-limite


À sa manière toujours un peu pompière, Castellucci ne fait que réactualiser Invasion Los Angeles (1988), un film visionnaire de John Carpenter dans lequel des extra-terrestres, infiltrés incognito dans les médias et la publicité, asservissent la population par le biais de slogans subliminaux. Si ce n’est que nous ne sommes pas ici devant une satire politique déguisée en série B, mais au cœur d’un dispositif immersif qui convoque la mémoire de Victor Klemperer. Dans son ouvrage Lingua Tertii Emperii, cet éminent philologue allemand persécuté par les nazis, avait su discerner l’importance cruciale du langage dans la propagande du IIIe Reich. Face à son propre dispositif de brainwashing, Castellucci ne nous laisse en l’occurrence pas d’autre choix que le lâcher prise ou la panique. En optant pour la première option, le spectateur devient le cobaye consentant d’une expérience-limite, comme aux grandes heures de la musique industrielle. S’il abandonne toute résistance, il pourrait presque y trouver une certaine forme de jouissance, pas loin de celle ressentie dans une rave hardcore. Dans le cas contraire, il ne lui reste qu’à subir ou à s’enfuir par la sortie de secours. Après Bros qui revisitait l’expérience de Milgram chez les CRS et le charnier de Résurrection qui nous confrontait à l’exhumation de macchabées sous 50 tonnes de terre, The Third Reich poursuit la quête du concept radical et de l’image-choc, dans un élan démiurgique qui suscite l’interrogation. Sous couvert de parabole, le spectateur ne deviendrait-il pas somme toute l’otage et le complice d’un procédé pervers ? À moins qu’il n’élabore de lui-même une réflexion critique pour comprendre, sonné, la mise à sac cognitive à laquelle il vient d’être soumis.



>The Third Reich de Romeo Castellucci a été présentée les 7 et 8 octobre au Théâtre des Calanques, Marseille, dans le cadre du festival Actoral