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Mi-juillet 2021, à la veille de l’Aïd, un attentat revendiqué par Daesh a fait 30 morts à Sadr City, un quartier populaire de Bagdad traversé par les conflits militaires et les violences politiques. C’est là qu’opèrent les frères Atwani, deux vidéastes qui filment les mariages d’une population friande de chaînes en or et de coupes mulet. Parfois les funérailles de la jeunesse tombée au combat. Leurs vidéos sont célèbres jusqu’en Inde. « Filme-moi Atwani ! »


À 300 km au nord de Bagdad, sur une base militaire près de Kirkouk, ancien bastion de l’Organisati


À 300 km au nord de Bagdad, sur une base militaire près de Kirkouk, ancien bastion de l’Organisation de l’État Islamique, trois soldats de la police fédérale et un mollah se retrouvent dans une chambre pour fêter leur permission autour d’un thé. L’un d’eux attrape son téléphone posé contre la crosse de sa Kalachnikov pour regarder des clips. « Samoun Achrab alif » (« dix pains pour 1 euros »), fameuse musique de la révolution d’octobre 2019, retentit alors dans le préfabriqué. Jusque-là silencieux et statiques, les quatre hommes esquissent quelques mouvements de danse, agitant leurs épaules de haut en bas. Muntatha, l’un des officiers de police, saisit à son tour son portable et enchaîne avec un autre morceau du même chanteur, le célèbre Saadoun Asadi. On entend cette fois : « Viens dans ma maison Atwani et filme mon mariage. » Sur les images, que les trois militaires et le religieux en pyjama visionnent tour à tour en s’esclaffant, des jeunes au look improbable dansent, le visage maquillé et vêtus d’habits moulants et multicolores. D’autres, plus âgés, portent la dishdasha (robe) et le keffieh, tenue traditionnelle irakienne. Parfois un homme sort un révolver et tire en l’air pour célébrer l’union. De telles vidéos de mariage, il en existe des centaines. Tournées à Sadr City, un quartier populaire de Bagdad où de nombreux hommes ont été recrutés pour la guerre, elles comptabilisent des millions de vues. La plupart des jeunes Irakiens en connaissent l’existence, les partagent, les commentent et s’en amusent. Tous sont capables de chanter la ritournelle : « Sawarni Atwani » (« Filme moi Atwani »). À tel point que ce nom, celui des frères qui réalisent ces films, est devenu une expression courante pour qualifier les personnes qui se comportent ou s’habillent de manière trop extravagante, suscitant autant d’intérêt que de fantasmes. Dans la chambre, les militaires et le mollah cessent de rire. « Les personnes qui participent à ces fêtes se retrouvent, la nuit tombée, dans des lieux secrets et font des choses étranges. Ils forment une communauté peu fréquentable. Vous n’avez qu’à voir leur façon de se vêtir », fustige Muntatha.



Sur le catwalk des mariages

Les frères Atwani se sont lancés dans la photographie au moment où le règne de Saddam Hussein touchait à sa fin. L’aîné, Zoer, achète sa première caméra en 2002. L’année suivante, l’armée américaine envahit l’Irak. La guerre éclate. Le dictateur est destitué, l’appareil militaire démantelé. « À cette époque, presque tout était interdit. Il n’y avait pas Internet. On a apporté une vraie manière de filmer, avec plusieurs caméras. Personne ne savait réaliser de telles vidéos en Irak. » Zoer nous ouvre la porte du studio qu’il partage avec son cadet, Ali, 29 ans. Quelques minutes plus tôt, le chauffeur de la voiture qui nous y amène n’a pas pu réprimer un sourire lorsqu’on lui a indiqué l’adresse trouvée sur la page Facebook. « Vous allez voir Atwani ? » devine-t-il en s’engouffrant dans Daghil Street, principal axe qui traverse Sadr City. Dans la pièce aux murs gris ornementés de carreaux dorés, quelques trophées, polaroids et autres appareils cassés sont posés sur des étagères vitrées. Les clients ne cessent d’affluer, provoquant très vite la cohue. Ali se montre impassible face à leurs demandes incessantes. Il y a ceux qui veulent négocier les prix, un autre qui se plaint que sa vidéo n’ait pas encore été publiée sur Facebook, tandis que deux caméramen de l’équipe, gilet beige à manches courtes sur le dos, récupèrent du matériel. Au total, une quinzaine de personnes travaillent désormais pour les Atwani. « De nombreux jeunes se sont faits la main ici avant de monter leur propre studio. J’ai conscience que je suis chanceux, mais j’ai travaillé dur pour en arriver là. J’ai commencé dans le bâtiment. Je ne demande plus d’argent à mon père depuis que j’ai 9 ans », raconte le cadet.



Ce soir-là, c’est Abbas, l’un de ses proches, qui se marie. Dans la grande salle des fêtes construite sur un parking de Sadr City, son frère accueille les invités à l’entrée, tandis que le père du marié, un cheikh (chef de tribu) influent dans le quartier, serre des mains à l’intérieur. Il n’y a que des hommes, jeunes pour la plupart. Au fur et à mesure que la salle se remplit, le volume de la musique augmente, les corps s’emportent, frôlant pour certains la démence. Les ados font des selfies. Les plus âgés montent sur les chaises pour y taper des pieds. Un interprète, vêtu d’une dishdasha marron, attrape son micro doré et chante à tue-tête par-dessus des musiques électroniques où crépitent confusément percussions et synthétiseurs. Debout sur une table, Ali filme. « Les gens font appel à nous pour que leur mariage soit vu par des millions d’internautes. Nous filmons à travers tout le pays, mais nos vidéos sont connues jusqu’en Inde ! » Nombre des invités sont des habitués des mariages d’Atwani et apparaissent dans presque tous les films. Doudoune en polaire orange, chaines en or, cheveux colorés et crête de trente centimètres… Les styles n’ont pas de limite. Les costards trois pièces se mêlent aux t-shirts imprimés Louis Vuitton et aux casquettes à diamants. Un des invités, dreadlocks et gilet de smoking sur les épaules, montre volontiers sa page Instagram et de nombreuses photos de lui. « Je suis styliste. Je crée mes propres vêtements. Mais mon style ne plait pas à tout le monde et je reçois souvent des insultes. » Au fond de la salle, sur l’estrade, le marié et son père découpent un grand gâteau crémeux en forme de terrain de football. Quelques hommes font la queue aux toilettes pour se recoiffer.


 

Les frères vidéastes de la ville martyre

Source de créativité artistique en tout genre, Sadr City est aussi le témoin privilégié d’un conflit qui n’en finit pas de muter. Elle doit son nom à Moqtada al-Sadr, l’influent homme politique et religieux de confession chiite qui a fondé l’Armée du Mahdi en 2003. Cette milice, très hostile à la présence américaine, affronte les GI quotidiennement. Le quartier appelé Madinat al-Saddam devient Madinat al-Sadr, ou Sadr City. « Je voyais des gens ouvrir le feu en pleine rue, surtout en 2004. On a souffert ces années-ci. Beaucoup de personnes sont mortes. La nuit, des hommes commettaient des attaques. Le lendemain, tu les voyais se balader tranquillement dans les rues. » Avec sa barbe d’un blanc immaculé, qui lui vaut le surnom d’Omar al-Mokhtar – en référence au cheikh qui a organisé la résistance armée des Libyens contre la colonisation italienne au début du XXe siècle – Setar Jabar, un ami du père des Atwani, a toujours vécu dans le quartier. Il en est devenu la mémoire. Lorsque les Américains se retirent finalement de la zone, des groupes radicaux sunnites affiliés à Al-Qaïda – et comptant dans leurs rangs de nombreux anciens généraux de Saddam Hussein – s’en prennent à la population chiite. Une fois de plus, Sadr City est au centre des conflits et subit une série d’attaques entre 2005 et 2011. C’est à ce moment-là qu’Ali commence à travailler avec Zoer. Les deux frères développent leurs techniques, apprennent à éditer, et sont de plus en plus sollicités pour leurs vidéos de mariage. En 2014, une deuxième guerre confessionnelle éclate. Répondant à l’appel du grand ayatollah Ali al-Sistani, des milliers d’habitants de Sadr City rejoignent les dizaines de milices chiites créées pour contrer la progression de l’Organisation de l’État Islamique au nord du pays. « Les gens du quartier sont soit chômeurs, soit ouvriers dans le bâtiment. Rejoindre la coalition paramilitaire Hachd al-Chaabi était une opportunité, une porte de sortie », poursuit Setar Jabar. Ali a lui aussi suivi un entraînement dans une unité SWAT à l’Académie de guerre. « Les gens d’ici sont courageux. Ils n’ont pas peur de se battre. Un de mes amis, qui avait rejoint le Hachd, m’a montré un jour une vidéo où on le voit jeter une grenade sur des soldats de Daesh qui étaient dans la maison d’à-côté. Il est mort au combat en 2015. » Lorsqu’il s’est rendu compte que seulement 10 % des hommes de sa brigade revenaient vivants, il a renoncé. « J’ai jamais participé à un seul match de foot et on m’envoie jouer contre le Brésil ! » Pour leur rendre hommage, et alors que le deuil s’invite chaque jour dans les foyers de Sadr City, il filme des centaines de funérailles de martyrs. « Les gens se sont moqués de ces vidéos sur Internet, ça a affecté les mariés. On a parfois été obligés de supprimer ces films. Pourtant, ce sont des gens comme eux qui se sont sacrifiés pour le pays. » 

 


Une histoire populaire

Le lendemain du mariage, un ami d’enfance d’Ali vient lui rendre visite au studio. Mohamed est étudiant en commerce et chauffeur de tuk-tuk. Il rêve d’être dans les affaires. Ali aussi. « J’aimerais bien étudier le commerce ou tenir une salle de réception. Je commence à en avoir assez de filmer des mariages. C’est éprouvant. » Pourtant, son entreprise marche bien. En 2016, un an avant la fin de la guerre, les deux frères, soucieux de faire fructifier leur business, décident d’investir 21 000 euros dans la communication, notamment dans les réseaux sociaux. Ils ont aussi l’idée de sortir une chanson en collaboration avec le chanteur star Saadoun Asadi. Aujourd’hui, ils facturent leurs prestations 300 dollars et filment plusieurs mariages par semaine. Les deux jeunes hommes déambulent dans les rues étroites de Sadr City, se remémorant des souvenirs et rêvant de leur avenir. Des drapeaux de l’imam Ali, petit-fils du prophète Mahomet et figure du chiisme duodécimain, volent au-dessus des maisons en brique jaune. Essaims de fils électriques et portraits de martyrs morts au combat se logent sur des poteaux de bois vieux de plusieurs décennies. « Ici, tout le monde veut partir, et en même temps notre vie et nos familles sont ici. Mon cousin est allé s’installer ailleurs par exemple, mais il revient tous les jours. Il aime la proximité et la simplicité qui règnent ici. À Sadr City, on n’est jamais à l’abri de se prendre une balle, mais on peut aussi faire des affaires et on sait comment se comporter avec les gens. » Le quartier a été créé en 1959 dans le but de loger les milliers d’arrivants venus du sud du pays. Suite à la révolution irakienne l’année précédente, nombre d’habitants des campagnes viennent tenter leur chance dans la capitale. L’exode rural est encouragé par la suppression des taxes instaurées par le roi. Si les grands-parents agriculteurs de Seter Jabar, alias Omar al-Mokhtar, ne gagnaient presque rien lorsqu’ils vendaient leurs produits au marché, la destitution de la monarchie hachémite pro-britannique change la donne. Ils s’installent à Bagdad. « Encore aujourd’hui, nous ne sommes pas considérés comme des gens de Bagdad mais comme des immigrés venus du sud », raconte-t-il.



À partir de 1991 – et notamment avec le déplacement forcé des Arabes des marais que Saddam Hussein décide d’assécher après la guerre Iran-Irak dans le but d’endiguer l’insurrection –, la population s’accroît encore considérablement à Sadr City. « Avant, il y avait une famille ou deux par habitat. Maintenant, il y a plus de 25 personnes dans chaque maison. Nous par exemple, nous étions 23. Heureusement, ma sœur s’est mariée et elle a déménagé », explique Ali. À la surpopulation s’ajoute la vétusté. Les dissensions politiques paralysent tout projet d’aménagement. Comme dans de nombreux autres quartiers de la capitale, c’est la population elle-même qui répare les fuites d’eau et rétablit l’électricité. C’est autour de ces revendications – accès à l’eau potable, à l’électricité et au travail – qu’un mouvement de contestation naît place Tahrir à Bagdad en octobre 2019, avant de s’étendre à toutes les villes du sud du pays. Des milliers de jeunes Irakiens descendent quotidiennement dans les rues de la capitale. Très vite, les autorités, appuyées par des milices, dont les « sardistes » diligentés par Moqtada al-Sadr, répriment les manifestations, causant plus de 600 morts et 20 000 blessés. Les frères Atwani filment et publient, à cette période, de nombreuses vidéos de funérailles. Leur travail prend une dimension politique, dénonçant et critiquant la guerre ainsi que le gouvernement. « 90 % des gens d’ici se rendaient à Tahrir pendant la révolution. Et je dirais qu’ils représentent 50 % des martyrs. Quand il y avait des affrontements, les jeunes de Sadr City allaient au contact sans crainte et se faisaient tuer. Mais Tahrir, c’était une lueur d’espoir pour sortir de cette vie. »


Il est 15 heures. Fraîchement marié, Abbas se prépare avec ses frères, quelques amis et son père, dans une petite chambre tapissée d’un tissu blanc et argenté. Un coran repose solennellement sur le dessus de lit en satin synthétique. Le jeune marié embrasse les pieds de sa mère, descend prendre quelques photos avec ses oncles et grimpe dans un 4X4 Kia, loué pour l’occasion. Tous les voisins sont sortis sur leurs paliers, scrutant avec joie le départ d’Abbas qui doit rejoindre sa femme Jasmine, non loin de là. La gravité de leur comportement offre un contraste saisissant avec l’ambiance de la fête de la veille, mais le sourire et toujours là. Et Ali continue de filmer. Sur le trajet du cortège de voitures qui suit en klaxonnant celle du marié, les plus agités sortent leur buste par la fenêtre en imitant les danses du jeu vidéo Fortnite. Quelques photos encore, une centrale électrique défraichie en toile de fond. Devant la maison de Jasmine, une construction inachevée bordant une route de terre, les deux familles se saluent dans une cérémonie silencieuse d’une dizaine de minutes. La horde file alors vers le centre-ville de Bagdad, croisant de temps à autre le regard agacé de certains passants. Elle franchit les barrages militaires, contourne le monument des martyrs, traverse la place Tahrir et arrive jusqu’au quartier branché de Kerrada, devant le Bagdad Hotel où Abbas et Jasmine passeront la nuit. « Les habitants de Sadr City aiment leur quartier. Ils sont heureux, malgré tout, et vivent le mariage des autres comme si c’était le leur. C’est ça qu’on voit dans nos vidéos. »